De l’immoralité de la gauche

01/06/2022

Patrick AULNAS

La gauche vient de se fédérer pour affronter les élections législatives des 12 et 19 juin 2022. La Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) regroupe La France insoumise, le Parti socialiste, le Parti communiste, Europe Ecologie Les Verts et onze autres petites formations. De nombreuses dissidences socialistes sont apparues car la NUPES est à dominante d’extrême-gauche ou de gauche radicale, peu importe le vocabulaire. Manuel Valls, Carole Delga, Bernard Cazeneuve et bien d’autres n’en sont pas et ont désavoué la participation du Parti socialiste. Cette nouvelle péripétie politicienne de la gauche doit être mise en relation avec son histoire au 20e siècle. La gauche n’est pas très scrupuleuse pour trouver des alliés lorsqu’il s’agit de conquérir le pouvoir.

 

Comment la gauche accède-t-elle au pouvoir ?

Au 20e siècle, la gauche accède au pouvoir de deux façons : dans le cadre de coalitions de modérés en vue de former un gouvernement ou avec l’appui de l’extrême-gauche ou du radicalisme de gauche. La première configuration de gauche est dominante sous les IIIe et IVe Républiques. Dans ces régimes parlementaires, après les élections législatives, les dirigeants des partis entamaient des pourparlers en vue de trouver un compromis de gouvernement. Un accord de coalition était scellé et le gouvernement constitué avec le soutien parlementaire de plusieurs partis politiques. La gauche a presque toujours accédé au pouvoir de cette façon jusqu’à 1958.

La seconde configuration de gauche permet d’obtenir une majorité avec l’appui de l’extrême-gauche. Trois cas peuvent être cités : le gouvernement présidé par Léon Blum en 1937-1938 (Front populaire) les deux septennats de François Mitterrand (1981-1995) et le gouvernement de Lionel Jospin de 1997 à 2002. Le gouvernement Blum comportait principalement des ministres socialistes et radicaux, mais il était soutenu à la Chambre par les députés du Parti communiste. Sans le soutien communiste, le gouvernement ne disposait plus de majorité parlementaire.

Les présidences de François Mitterrand reposaient sur un pari stratégique : utiliser les voix communistes pour accéder au pouvoir. Ce petit jeu politicien ne pouvait réussir qu’en incorporant au programme commun de la gauche des mesures faisant partie de la doxa communiste, en particulier les nationalisations de très nombreuses entreprises. Ce qui fut fait par pure ambition politique, sans tenir compte de l’intérêt du pays.

Le gouvernement Jospin résulte d’une stratégie analogue à celle de Mitterrand, avec une gauche dite plurielle comportant à nouveau le Parti communiste mais aussi Les Verts, parti écologiste comportant des tendances marquées d’extrême-gauche.

 

Deux poids, deux mesures

Ce rappel historique permet de mettre en évidence une caractéristique essentielle de l’histoire politique française récente. La droite modérée ne s’est jamais alliée à l’extrême-droite non démocratique pour accéder au pouvoir. La gauche modérée n’a pas eu ces scrupules et, à trois reprises, elle s’est alliée au Parti communiste. Le Parti communiste, soutenu et financé par l’URSS jusqu’aux années 1980, n’était évidemment pas un parti démocratique. Le financement du Rassemblement national actuel par une banque russe proche du pouvoir de Poutine est moins occulte que ne le fut le financement direct du Parti communiste français par le pouvoir politique soviétique. Dans les deux cas, le procédé est inacceptable car il est impératif pour des démocrates de ne pas dépendre financièrement des autocrates.

Pourquoi y-a-t-il eu deux poids, deux mesures dans ce domaine ? Les horreurs commises par l’extrême-droite européenne avec le nazisme ont été considérées différemment de celles du stalinisme. L’Holodomor ukrainienne de 1932-1933, extermination par la famine de 2 à 5 millions de personnes, est aussi épouvantable que l’extermination des juifs dans les camps nazis. Et il faut y ajouter le Goulag soviétique, structure concentrationnaire de centaines de camps ayant accueillis entre 10 et 18 millions de personnes, dont près de 2 millions sont mortes. S’allier aux communistes français supposait de passer sous silence les crimes contre l’humanité commis dans l’État qui les soutenait et qui était considéré par eux comme un modèle.

L’aura intellectuelle de la gauche interdisait toute objectivité. Il était entendu que le nazisme représentait le mal absolu et il n’était pas question de placer le stalinisme au même niveau. Le communisme tentait de construire la société sans classes en éradiquant la bourgeoisie et cela supposait une transition dictatoriale. Voilà du moins le cœur de l’idéologie. Mais tout cela n’est que poudre aux yeux pour justifier la haine de la liberté. La seule distinction pertinente repose sur un critère unique : la liberté politique et économique. Le mal absolu est l’absence de liberté et il est totalement accessoire d’opérer des distinctions idéologiques sur les fondements de l’autocratie.

La gauche apparaît ainsi comme particulièrement immorale à deux égard.

  • D’une part, elle s’est appuyée sur un parti autocratique pour conquérir le pouvoir dans un pays démocratique. Léon Blum François Mitterrand et Lionel Jospin, grands leaders politiques occidentaux, perdent de leur prestige en tenant compte de ce facteur. Ils ont placé leur ambition de politicien au-dessus des règles les plus élémentaires de l’éthique démocratique. Les ennemis de la liberté doivent toujours être nos ennemis, qu’ils se prétendent de droite ou de gauche.
  • D'autre part, la gauche n’hésite pas à faire miroiter un futur édénique qui adviendrait par le miracle de la politique ; le bonheur par décret en quelque sorte. On imagine mal les personnalités parfois brillantes qui dirigent la gauche croire vraiment à de telles sornettes. Elles jouent la comédie du rêve pour midinettes afin de susciter de faux espoirs. Chacun sait que la politique ne peut pas grand-chose, au mieux trouver des compromis acceptables pour tenter de vivre ensemble en paix.

 

La NUPES récidive

La stratégie mise au point par Jean-Luc Mélenchon avec la NUPES équivaut à celle de François Mitterrand en 1981. Le Parti communiste étant devenu marginal, il s’agit de rassembler un maximum de formations de la gauche radicale pour peser électoralement. Le leader des Insoumis n’a pas hésité à utiliser le marketing politique très bas de gamme pour annoncer sa stratégie : « Élisez-moi Premier ministre ». La formule provocatrice a fait florès dans les médias.

Personne ne s’étonne que Mélenchon, qui a admiré les vénézuéliens Hugo Chavez et Nicolás Maduro et qui conçoit une certaine mansuétude à l’égard de Vladimir Poutine, puisse actualiser la stratégie mitterrandienne. La défense de la liberté n’est pas sa valeur dominante. Mais cette manière de faire de la politique affaiblit la démocratie qui ne peut vivre que par le compromis. Même si les chances de la NUPES d’obtenir une majorité parlementaire sont à peu près nulles, cette coalition met à nouveau en évidence l’immoralité de la gauche modérée, qui n’hésite pas à s’acoquiner avec les ennemis de la liberté.

Publié sur Contrepoints le 30/05/2022