Campagne électorale et légitimité

01/04/2022

Patrick AULNAS

Est-il pertinent d’affirmer qu’une campagne électorale un peu moins active que d’ordinaire remette en cause la légitimité ultérieure d’un président de la République ? Cette antienne a été colportée par le Président du Sénat, Gérard Larcher, relayant les propos de politiciens du parti Les Républicains : « S’il n’y a pas de campagne, la question de la légitimité du gagnant se posera. » Gérard Larcher voulait sans doute venir au secours de Valérie Pécresse. Mais au-delà de la politique politicienne, cette querelle sur la légitimité a-t-elle un sens ?

 

Le vote, seul facteur de légitimité

L’argument principal consiste à soutenir qu’il existerait une sorte de contrat tacite entre le corps électoral et le président élu. Le programme présenté au cours de la campagne représenterait un engagement devant être respecté. Sinon, la légitimité du président s’en trouverait affaiblie. Les manifestations, les mouvements sociaux du type gilets jaunes pourraient alors trouver une justification dans l’absence de contrat social entre l’élu et le peuple, si l’on veut reprendre un vocabulaire rousseauiste.

Cette construction intellectuelle se caractérise par son extrême fragilité. Les programmes sont écrits. Il suffit de les lire et de les comparer. Mais surtout, en démocratie, la légitimité provient de l’élection. Lorsqu’elle a lieu au suffrage universel direct et que douze candidats représentant toutes les nuances du spectre politique se présentent en ayant légalement accès, égalitairement, aux grands médias audiovisuels, les électeurs ne peuvent vraiment pas se plaindre de manquer d’informations. La démocratie ne peut pas être mieux respectée, la légitimité de l’élu ne peut pas être meilleure.

 

La politique spectacle

Ou alors, est-il question  d’autre chose ? Faudrait-il par hasard que ce soit l’information qui vienne chercher les électeurs récalcitrants, ceux qui ne s’intéressent pas à la politique ? Faudrait-il amuser un peu, pour les tirer de leur léthargie, ceux qui prétendent, avec une constance qui s’apparente à un prétexte, qu’ils ne sont représentés par aucun des douze candidats ? Faudrait-il organiser des meetings politiques avec orchestre, danseuses dénudées et boissons open bar ?

La République n’a pas la charge du spectacle politique. Les combats de gladiateurs du verbe et de l’image dans les studios de télévision ne sont pas de sa responsabilité. Encore moins les échanges bas de gamme sur les réseaux sociaux. Quant aux grands meetings destinés à abrutir un public de braillards sélectionnés, ils ne grandissent pas la démocratie. Doux euphémisme. On pourrait imaginer, en rêvant un peu, qu’une véritable démocratie consiste à débattre d’idées entre gens de bonne compagnie. En aucun cas, il ne peut s’agir de manipuler le peuple par des mouvements de foule. La foule n’est pas le peuple.

Certains semblent sous-entendre que si le spectacle n’est pas assez populaire, la légitimité est atteinte. Démagogique et dangereux. Les communicants tirent déjà le spectacle vers le bas depuis des décennies. Les élus devraient comprendre qu’il s’agit désormais de retrouver un peu de rigueur, de remonter de quelques marches dans le dialogue avec le peuple. En aucun cas, il ne saurait être question de transformer la politique-spectacle en un mauvais blockbuster hollywoodien.

 

Débat à douze candidats : impossible

Un autre sujet est couramment abordé : le débat télévisé entre les douze candidats avant le premier tour. Pourquoi y faire allusion aujourd’hui ? Tout simplement parce qu’un tel débat avait eu lieu en avril 2017 entre les onze candidats de l’époque. Mais le président sortant, François Hollande, ne se représentait pas. Ce type de débat n’est qu’un spectacle au cours duquel la comédie médiatique joue à plein. Ce ne sont pas les candidats que l’on juge mais l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes. Le bon comédien, celui ou celle qui a une forte présence télévisuelle, a toutes les chances de séduire, même si ses propositions sont totalement irréalistes.

Il est évident qu’un tel débat avec un président en exercice se transformerait en un pugilat verbal contre le sortant. Tous les autres ont en effet l’ambition de le remplacer. Ils ont tout intérêt à dévaloriser systématiquement son action passée. Pour l’élection de 2022, il y aurait onze attaquants et un défenseur. Serait-ce un nouveau sport ? Au foot, les deux équipes comportent onze joueurs. C’est assez juste…

 

Les interminables campagnes électorales

Un dernier point : les campagnes électorales étaient brèves auparavant (1962, 1969, 1974 par exemple) et personne ne s’en plaignait, bien au contraire. Elles duraient quelques semaines mais ne s’étiraient pas sur plus de six mois comme aujourd’hui. Cet interminable abrutissement de la population par le ressassement politique ne sert ni la liberté, ni la démocratie. Il produit de la lassitude et du dégoût. On le voit à la résurgence de l’autoritarisme dans la population.

(Publié sur Contrepoints le 31/03/2022)