Libéralisme, interventionnisme et crise sanitaire

22/03/2021

Patrick AULNAS

Protestations et manifestations contre les mesures de confinement se propagent dans toute l’Europe aussi facilement que le virus. France, Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Autriche et même la paisible Suisse ont vu des défilés parfois violents. Les États-Unis ont également connu des manifestations violentes. On devait s’y attendre étant donné la durée de la pandémie. Le temps long n’est pas celui de nos contemporains, qui sont plutôt des adeptes du « tout, tout de suite ».

Mais comme les variants, et désormais les recombinants, émergent d’autant plus facilement que la circulation virale est intense, seule une politique de restriction des contacts sociaux est adaptée à la situation. S’il y a une politique sanitaire, elle ne peut être que contraignante. L’expérience récente le prouve : aucun État n’a adopté la politique de l’immunité collective naturelle en laissant se propager le virus. L’époque ne le permet plus car un tel refus d’intervenir induit une mortalité beaucoup plus élevée, qui n’est plus acceptée.

 

Problématique libérale et populisme

La problématique libérale ne consiste donc pas à choisir entre le laisser-faire, cher aux économistes classiques du 19e siècle, et l’interventionnisme public. Qui voudrait voir, comme au Brésil, les hôpitaux totalement débordés et laissant mourir à leurs portes des cohortes de malades gravement atteints ?

Certes, il est possible de dire à peu près n’importe quoi, par exemple que seules les personnes âgées courent un risque de forme grave de covid-19 et qu’il convient donc de libérer la jeunesse de contraintes qui ne la concernent pas.  Une telle position a été soutenue par certains en 2020, mais il apparait aujourd’hui que laisser l’épidémie se propager chez tous les moins de 60 ans par exemple aboutit à une circulation très intense du virus et à l’émergence de variants plus nombreux et plus dangereux. Il convient donc de rester dans le réel et de ne pas s’évader dans des rêves de midinettes par pure démagogie.

Critiquer les politiques gouvernementales des pays riches, polémiquer oralement ou par écrit sur le bien-fondé de telle ou telle mesure particulière relève du populisme le plus médiocre. Il faut bien le dire, nous sommes gavés et dégoûtés de ces polémiques stériles dont les médias se repaissent.

 

Interventionnisme public ou initiatives privées

Les libéraux pourraient à juste titre poser le problème du degré d’interventionnisme public. Faut-il une stratégie étatique contraignante ou faut-il plutôt laisser les initiatives privées se développer librement ? La pandémie serait-elle combattue avec plus d’efficacité si la coercition étatique était moindre ? Question redoutable mais purement théorique dans les sociétés riches occidentales et ceci pour plusieurs raisons.

La première est l’existence dans tous les pays européens, mais pas seulement, d’un État social qui organise complètement le système de santé. La médecine libérale n’existe plus, au sens du 19e siècle, lorsque les médecins sont payés sur prélèvements obligatoires. Les médecins d’aujourd’hui sont financièrement, sinon statutairement, des fonctionnaires. Mais leur statut lui-même a profondément évolué puisque seuls 46 % d’entre eux travaillent uniquement en libéral, 12 % ayant fait le choix d’un exercice mixte cumulant une activité salariée et une activité libérale. Les autres sont salariés, en particulier les médecins hospitaliers (chiffres INSEE).

Comment pourrait-on admettre qu’un système de santé financé par prélèvements obligatoires et constitué de nombreux médecins salariés du secteur public puisse échapper à des directives de l’État en période épidémique ? Impossible évidemment car totalement irrationnel.

 

L’opinion réclame protection à l’État

La seconde raison qui rend l’interventionnisme public inéluctable provient de l’opinion. Elle ne demande pas moins d’intervention de l’État mais une action plus efficace de sa part. Par exemple, 66% des français approuvent le confinement total de mars 2021 pour les 16 départements les plus touchés (sondage Ifop-Fiducial pour CNews). Pour 40% des français, l'armée doit être plus impliquée pour lutter contre la covid-19 (sondage Elabe pour BFMTV).

Les manifestations de rue ne sont donc que le fait de petites minorités bruyantes et très relayées par les médias, mais peu représentatives de l’opinion publique.

 

Pragmatisme et bureaucratisme

Enfin, dernière raison, il n’existe aucun exemple permettant de montrer qu’en l’espèce le marché livré à lui-même serait plus efficace que les interventions publiques. On peut certes comparer l’efficacité de la lutte contre la pandémie dans les différents pays. Mais une telle analyse revient à comparer les stratégies publiques et non l’efficacité respective du public et du privé.

Prenons l’exemple des États-Unis. L’absence totale de coordination en matière de distanciation sociale au cours de l’année 2020 a abouti à un nombre élevé de morts (actuellement 166 par 100 000 habitants contre 137 en France, selon l’université Johns Hopkins). Par contre, la politique publique de commandes massives de vaccins et l’organisation volontariste de la vaccination de masse en 2021 conduisent le pays vers une immunité vaccinale plus précoce qu’en Europe. Toujours selon l’université Johns Hopkins, 13% de la population est totalement vaccinée aux États-Unis contre 3,5% en France.

La question n’est donc pas celle du libéralisme américain et de l’interventionnisme français, mais celle du pragmatisme anglo-saxon et du bureaucratisme français. Le libéralisme, au sens étroitement économique du mot, c’est-à-dire le laisser-faire, a été un échec en 2020 aux États-Unis. L’interventionnisme public a été un succès en Allemagne et il a permis de faire face aux cas graves en France.

Par contre, le pragmatisme anglo-saxon en matière de vaccination en 2021 accélère le processus aux États-Unis et au Royaume-Uni alors que le bureaucratisme pathologique français le ralentit.