Les grandes espérances politiciennes

30/10/2021

Patrick AULNAS

Les politiciens doivent-ils nous faire rêver ? Ont-ils pour fonction de peindre un avenir radieux ? Bien entendu, le paradis terrestre n’existera que s’ils sont au pouvoir. Leurs opposants sont toujours mauvais et la société qu’ils promettent à rejeter. Cette dérive puérile et manichéenne du discours politique est certainement favorisée par les médias. Les politiciens professionnels s’imaginent que pour exister il faut frapper fort par le verbe, au risque de tomber dans l’outrance ou dans le ridicule. En observant le long terme historique, on pourra rétorquer que les joutes verbales, même médiocres, représentent un progrès considérable par rapport à la conquête du pouvoir par la force qui sévissait jadis. Certes, mais la démocratie n’existait pas sous l’Empire romain ou au Moyen Âge. Et démocratie oblige.

 

Médiocrité de la parole publique

Les professionnels de la politique ont le nez sur le guidon. Ils sont députés, sénateurs ou élus locaux dans les grands postes (président du conseil régional ou maire d’une grande ville) et doivent examiner les projets de loi qui leur sont soumis ou gérer le quotidien local. Il en résulte que leurs interventions concernent le contenu de leur activité dans leur spécialité (finances, culture, santé, etc.). Les soutiens du gouvernement sont en général laudateurs et les opposants dans la critique systématique. Les écouter s’exprimer présente peu d’intérêt car leurs propos sont prévisibles.

Le pire se situe dans le domaine financier : prélèvements et dépenses publiques. La démagogie atteint ici des sommets car la passion de l’argent est universelle. La gauche possède la solution miracle qui consiste à prélever sur les riches pour donner aux pauvres. La droite renâcle un peu sur le principe de la redistribution mais y consent toujours en définitive. Il suffit d’observer l’évolution des prélèvements obligatoires sur un siècle : de moins de 10% à plus de 45% du PIB. Le prélèvement massif ne concerne évidemment pas les riches mais la classe moyenne représentant les deux-tiers de la population. Jouer sur la notion floue de « riche » semble considéré comme porteur politiquement, mais est toujours décevant financièrement. L’impôt sur la fortune (IGF puis ISF puis IFI en France) rapporte peu. Les vrais riches ne sont pas nombreux.

La déception ne peut être qu’à la hauteur des espoirs factices entretenus par les promesses redistributives. Là se situe l’une des explications de la chute du Parti socialiste dont le discours, à la fois démagogique et moralisateur, a été perçu comme mensonger. Seule la croissance économique sur le long terme peut augmenter significativement le niveau de vie de la population. Sans croissance, les pauvres ont toutes les chances de le rester. Et les riches n’y sont pour rien.

Les écologistes militants misent également beaucoup sur la « transition écologique et solidaire ». Un processus massif de redistribution par l’impôt et la dépense publique doit accompagner cette transition vers le vert paradis du futur. Des obstacles politiques majeurs risquent de se dresser, eu égard au niveau déjà atteint par les prélèvements obligatoires. La marche vers l’égalité par la violence légale a ses limites. La route de la servitude verte sera conflictuelle.

La médiocrité abyssale de la parole publique provient donc essentiellement du manque de hauteur du propos. L’expression « discussion de marchands de tapis » vient à l’esprit lorsque nos politiciens s’expriment sur les sujets financiers. La plupart des mesures proposées ayant un aspect financier important, nos représentants semblent toujours vouloir diriger l’argent public vers leur clientèle électorale. Ils n’ont à l’esprit que leur réélection ou du moins paraissent ne songer qu’à cela.

 

Susciter l’espoir : la comédie de l’optimisme

Pour conquérir le pouvoir, les politiciens promettent ce qu’ils savent ne pas pouvoir donner. Qu’importe, puisque la plupart des candidats ne seront pas élus et n’auront aucune responsabilité réelle. Lorsqu’ils sont dans l’opposition, ils cèdent à la tentation de prétendre connaître la quadrature du cercle. Avec eux au pouvoir, tout irait beaucoup mieux. Qui y croit encore ? Quelques militants ? Mais le militant idéaliste d’antan a vécu. Beaucoup de militants sont aujourd’hui des carriéristes qui attendent une opportunité électorale.

Les partis recrutent donc très peu car ils sont totalement déconsidérés par le discours mensonger de leurs dirigeants. La démocratie, assimilée désormais aux joutes verbales stériles entre politiciens, n’est plus considérée comme « le pire de régimes, à l’exception de tous les autres » (Churchill). De plus de plus nombreux sont ceux qui aspirent à un certain autoritarisme, sans mesurer les conséquences d’un tel choix. Le recul de la démocratie risque d’être un enchaînement pernicieux conduisant à la dictature pure et simple, c’est-à-dire à l’impossibilité de renouveler les gouvernants par le suffrage universel.

Le phénomène Zemmour est à cet égard intéressant. L’essayiste à succès est un homme cultivé qui parle du déclin de la France éternelle et de l’espoir de la pérenniser. De la hauteur et du pessimisme. Tout cela reste assez naïf et très éthéré, mais nous change de l’optimisme de façade et des petitesses redistributives. D’où le succès médiatique, sans doute provisoire, du personnage. Cependant, la démocratie fonctionnant toujours par le compromis, lorsqu’il s’agira de gouverner, si ce moment advient, des alliés devront être trouvés et des compromis élaborés. Le passage de la comédie médiatique à la réalité des décisions risque d’être cruel et décevant pour les enthousiastes des meetings.

 

Une morale de simple soldat ?

Les grandes espérances politiciennes constituent un récit coupé du réel. Le réel, c’est la gestion des grandes communautés humaines contemporaines regroupées en États-nations à la fois rivaux et dépendants les uns des autres. Cette gestion approximative doit tenir compte d’un nombre considérable de facteurs. Il n’y a pas de radicalité qui tienne lorsqu’on est au pouvoir. Faire rêver en mentant effrontément relève de la conquête du pouvoir, beaucoup moins de son exercice. Le machiavélisme des hommes qui aspirent à gouverner n’a pas disparu. La seule leçon à en tirer est d’ailleurs toute simple : il faut se méfier comme de la peste de tous ceux qui prétendent nous diriger, qu’ils soient politiciens, dirigeants d’entreprise ou d’association. Ils sont indispensables, certes, mais comme le préconisait le philosophe Alain, mieux vaut à leur égard agir en simple soldat qui obéit en traînant les pieds et sans y croire. Conserver son esprit critique et sa méfiance envers tout pouvoir est essentiel. Ne jamais plier l’échine qu’en apparence.

(Publié sur Contrepoints le 06/11/2021)