Les gaulois réfractaires n’aiment pas les élèves brillants

11/09/2021

Patrick AULNAS

Pour qui s’intéresse à la politique, mais de loin, il est extrêmement réjouissant d’observer les efforts tout à fait vains des anciens partis de gouvernement. Ils tentent de se placer dans la course à la présidence de la République qui se profile. Avec des résultats maigrelets. Les extrêmes eux-mêmes font feu de tout bois. De petits partis nationalistes, dits souverainistes, utilisent la crise sanitaire pour encourager les manifestations, mais ne parviennent pas à grand-chose. Petit tour d’horizon du spectacle politique actuel.

 

Macron à un niveau élevé

Emmanuel Macron se situe décidément à un niveau élevé de popularité. La pandémie, si délicate à gérer, ne lui a pas été défavorable. Selon le baromètre IFOP-JDD, il était crédité de 38% d’opinions favorables au printemps dernier, à un an de la présidentielle. A la même époque de leur mandat, François Hollande obtenait 14% et Nicolas Sarkozy 28%. Les temps anciens où les présidents disposaient de plus de 50% d’opinions favorables (de Gaulle, Mitterrand, Chirac) sont révolus. Pourtant, toujours selon le baromètre IFOP-JDD, Macron a progressé puisque 41% des sondés se déclaraient satisfaits de son action en août 2021.

Le socle électoral robuste d’Emmanuel Macron en fait le favori de la présidentielle de mai 2022 avec Marine Le Pen. Ces deux politiciens se situent actuellement autour de 25% des intentions de vote. Les autres, très nombreux, doivent donc se partager les 50% restants. Ils sont souvent réduits à la portion congrue : Mélenchon, Jadot, Hildalgo (6-7%), Roussel, Dupont-Aignan (3-4%). Pour les figurants d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, les scores sont homéopathiques. Seuls Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse font bonne figure avec 13 à 18% des intentions de vote. Mais cela ne suffit pas pour se qualifier pour le second tour.

 

La haine du libéralisme et même de l’intelligence

Emmanuel Macron est un centriste pragmatique qui ne s’intéresse pas aux idéologies. Le centre gouverne donc la France en se présentant comme tel puisque l’actuel président de la République se situe « en même temps » à droite et à gauche. Rien de bien nouveau en vérité ; il faut toujours gouverner au centre si l’on veut élaborer les compromis permettant de faire société. Entre les promesses de la conquête du pouvoir et les réalités de l’exercice du pouvoir, un gouffre béant se creuse. Seule la modération permet de ne pas y tomber.

Le centre a parfois gouverné sous les IIIe et IVe Républiques par le biais de coalitions de partis. Mais le seul exemple sous la Ve est Valéry Giscard d’Estaing, qui peut être classé au centre-droit. Cette sensibilité centriste-libérale-orléaniste, qui a toujours été présente dans le panorama politique français, est rejetée par une large partie de l’opinion publique. On lui reproche son tropisme aristocratique et son goût de la liberté. Le brillantissime Giscard d’Estaing était perçu comme distant, hautain, coupé de la population française par son appartenance à une petite élite.

L’image d’Emmanuel Macron n’est pas très éloignée de celle-là. Vite qualifié de « président des riches », considéré par certains analystes comme trop « surplombant » dans ses interventions médiatiques, il n’a pas la fibre populaire. Élève brillant, immédiatement remarqué par sa professeur de français, il appartient comme Giscard à l’élite intellectuelle que déteste une partie significative de l’électorat. Plus on se dirige vers les extrêmes, et donc vers l’autoritarisme, et plus ces libéraux exceptionnellement doués sont rejetés. La haine que suscite Macron chez certains rappelle celle qu’inspirait Giscard.

La pandémie de coronavirus a montré que l’intelligence elle-même est rejetée par une minorité de la population. S’opposer à la vaccination relève en effet de l’irrationnel si on connaît l’évolution de la médecine depuis deux siècles. Une sorte d’acculturation par les rumeurs circulant sur les réseaux sociaux atteint ces opposants. A cela s’ajoute l’anti-intellectualisme de ceux qui appartiennent à l’extrême-droite. L’obscurantisme n’est pas vraiment vaincu.

 

La classe moyenne aisée et cultivée soutient Macron

Haine et rejet d’un côté, mais socle électoral très solide de l’autre. Qui sont aujourd’hui les macronistes, ces 25% d’électeurs le soutenant ? L’axe sociologique majeur oppose les cadres et professions intermédiaires et les ouvriers et assimilés. Les chiffres suivants proviennent d’une étude sociologique IPSOS concernant l’électorat du deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017. 82% des cadres ont voté Macron contre 44% des ouvriers. Il en résulte évidemment que le niveau de diplôme est plus élevé dans l’électorat Macron. 81% des bac + 3 ou plus ont voté Macron contre 55% des détenteurs d’un diplôme inférieur au bac. Autre caractéristique : l’âge plus élevé que la moyenne puisque 74% des retraités ont voté Macron en 2017.

Des évolutions ont pu avoir lieu depuis 2017, en particulier concernant les orientations politiques. Les personnes se réclamant de la gauche se sont davantage éloignées de Macron que celles se réclamant de la droite. Mais cela ne remet pas en cause les caractéristiques sociologiques fondamentales de l’électorat Macron. Il reste constitué d’individus diplômés, bien insérés dans le tissu socio-économique et disposant de revenus satisfaisants ou confortables.

 

Un socle électoral robuste

Cet électorat est stable pour plusieurs raisons. Il ne peut en aucun cas être attiré par les extrêmes puisqu’il adhère aux valeurs de la démocratie libérale. La gauche modérée, comme la droite modérée, présentent elles-mêmes une faible attractivité. Les sociaux-démocrates se sont totalement déconsidérés par leurs divisions sous le quinquennat de François Hollande. Leur programme historique est réalisé puisque l’interventionnisme public culmine à des niveaux de dépenses publiques jamais atteints (62% du PIB en 2020). La droite modérée peut-elle entamer le socle électoral de Macron ? Il faudrait pour cela une personnalité exceptionnelle. Le programme de la droite modérée et celui de Macron sont en effet extrêmement proches et seul le coefficient personnel peut jouer. L’électorat Macron n’est pas sensible aux petits dosages politiciens, tellement transparents, concernant l’immigration ou la sécurité. Sans faire injure aux prétendants, ni Xavier Bertrand, ni Valérie Pécresse ne peuvent convaincre. Le premier semble vouloir renouveler l’exploit macronien de 2017 en faisant cavalier seul. Mimétisme macronien ? La seconde est tellement proche de Macron que seul son statut de femme est attractif (la première femme présidente). Mais cela ne suffira pas.

Le chroniqueur et essayiste Éric Zemmour, probable candidat, mordra sur l’électorat de la droite et de l’extrême-droite, affaiblissant ainsi ce camp. Il exprime sur l’immigration des vérités plutôt abruptes que les politiciens de gauche considèrent comme des tabous et ceux de droite comme des provocations.

 

Macron battu par l’abstention de la gauche ?

Malgré l’hostilité à Macron des « gaulois réfractaires » les plus mécontents de leur vie dans notre démocratie, celui-ci conserve des chances considérables d’être réélu en 2022. Seule Marine Le Pen est en position de le battre. Mais il faudrait pour cela que l’abstention au deuxième tour se situe à des niveaux très élevés à gauche, puisque les chances qu’un candidat de gauche y figure  sont à peu près nulles. L’électorat de gauche serait alors responsable de l’accession au pouvoir de l’extrême-droite. Quelle haine faut-il avoir en soi pour en arriver là ! Et quel aveuglement !