La fin du front républicain

28/11/2021

Patrick AULNAS

Le front républicain, concept créé par les partis politiques, est en train de céder. Il s’agit d’une interdiction de s’allier à l’extrême-droite (qui se baptise droite nationale) sous peine de sanctions politiciennes (exclusion du parti, refus d’investiture en vue d’une élection). Les partis de gouvernement prétendaient faire barrage à l’extrême-droite avec ce mécanisme mis en place dès la fin du 20e siècle. Ils n’avaient pas prévu que cette extrême-droite deviendrait une force politique recueillant 35% des intentions de vote, avec une base électorale très populaire.

Pourquoi ce front défensif cède-t-il ? Est-ce si grave ? Qu’avait-on à défendre ?

 

Est-on fasciste en se scandalisant de l’immigration clandestine ?

On se perd en conjectures sur les critères départageant les défenseurs de la tradition républicaine et ceux qui mettent à bas ce fameux front républicain. De quoi parle-t-on ? De choses toutes simples au niveau des principes mais complexes à gérer. Pour ou contre la poursuite de l’immigration ? Y-a-t-il une identité nationale française à défendre contre le communautarisme ? L’Europe est-elle une terre de vieille tradition chrétienne ? Autrement dit le choc des civilisations a-t-il été importé en France par l’immigration de masse ?

Ces sujets, dits identitaires, constituent une partie importante des débats entre les cinq candidats à la candidature du parti Les Républicains (LR). Certains tracent une frontière entre Éric Ciotti, qui propose une politique plus vigoureuse de contrôle de l’immigration, et les quatre autres. On chercherait en vain la rationalité de ce clivage. Il apparait totalement arbitraire et artificiel, créé pour les besoins de la politique politicienne, pour les nécessités de de la motivation des militants.

Car enfin, il ne s’agit pas de construire une société hiérarchisée en fonction des races, de distinguer surhommes et sous-hommes. Il ne s’agit pas non plus de transformer la démocratie française en un régime autoritaire avec un parti unique, qu’il soit de type fasciste ou communiste. Mais les politiciens font comme si… A  écouter certains d’entre eux, le danger est à notre porte, le fascisme, voire le nazisme, sont imminents. Personne n’y croit sauf quelques militants de gauche et peut-être du centre. Mais l’opinion publique n’est pas traversée par ces questionnements.

A vrai dire, les français ordinaires, ni militants ni particulièrement politisés, se posent des questions pertinentes sans recevoir la moindre réponse. Jusqu’à quand pourra-t-on accepter l’immigration clandestine suivie de régularisations juridiques ? L’arrivée d’une population, désormais nombreuse, originaire d’autres civilisations remet-elle en cause notre identité séculaire ? Ne faudrait-il pas, si l’immigration est nécessaire pour des raisons économiques et démographiques, définir une politique rigoureuse de contrôle des entrées et de naturalisation ? Pourquoi se laisser imposer des immigrants par des passeurs aidés par des associations dites humanitaires au lieu de les choisir en fonction de nos besoins ?

Il est possible de répondre à toutes ces questions de plusieurs façons sans être le moins du monde un fasciste ou même un extrémiste ou un radical. Par exemple, le choix d’une immigration très faible par des mesures de découragement des clandestins et de négociation dure avec les pays d’origine n’a rien de déshonorant. Mais il faut alors expliquer aux français que ce choix conduit à un vieillissement accéléré de la population et à de sévères pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs. Il s’agit d’une question pratique, simple, qui ne devrait pas susciter de débats philosophiques. Mais poser le problème ainsi gêne considérablement le petit nombre des actifs de la politique, inscrits dans un parti, car ils n’apprécient rien tant que la diabolisation de leurs adversaires. Le bien contre le mal plutôt que l’efficacité contre la gabegie. La morale bas de gamme plutôt que les problématiques économiques et démographiques. L’instrumentalisation des émotions plutôt que la rationalité des choix.

Autre sujet de clivage : considérer que les européens ont très majoritairement une identité occidentale et chrétienne. Voilà pourtant un simple constat historique relevant de l’évidence pour toute personne disposant d’une petite culture. L’art, la littérature, le gouvernement des hommes, la vie quotidienne elle-même ont été totalement imprégnés de considérations religieuses chrétiennes depuis presque 2000 ans en Europe. Le fait qu’une immigration extra-européenne au cours des dernières décennies ait amené la constitution de groupes importants (5 millions de musulmans en France et en Allemagne, 3 millions en Italie) ne modifie pas les caractéristiques dominantes d’un peuple, ne change pas son identité profonde, construite par des siècles d’histoire.

 

Le front républicain, construction purement politicienne

Il n’existe donc pas aujourd’hui dans les propositions politiques de frontière ontologique à ne jamais franchir sur les questions identitaires et d’immigration. Personne ne propose de créer des camps de concentration pour immigrés clandestins. Personne ne propose d’interdire l’expression d’opinions divergentes sur ces sujets. Feindre de croire que, dans ces domaines, certaines opinions représentent le mal absolu permet simplement de s’auto-désigner comme appartenant au camp du bien. Cette petite habileté, si fréquente chez les acteurs de la politique, instaure un manichéisme simpliste qui définit les amis et les adversaires, voire les ennemis. Il est ainsi possible de motiver les bataillons de militants à l’esprit limité et à la pensée courte. Ils luttent pour le bien !

Seule la pseudo-idéologie woke et la cancel culture cherchent à priver du droit d’expression les adversaires politiques par le harcèlement médiatique et parfois judiciaire. Le wokisme se substitue aujourd’hui au marxisme moribond et comporte, comme toute idéologie, des dérives extrêmes fonctionnant de façon classique : utiliser le pouvoir politique pour annihiler les libertés et maintenir l’orthodoxie idéologique. Le danger provient bien davantage de ce côté-là de l’échiquier politique que de la droite dite nationale. Les petites formations fascisantes d’extrême-droite rassemblant quelques dizaines de militants ne sont vraiment pas un problème.

Le front républicain séparant l’extrême-droite de la droite n’est donc qu’un artifice politicien permettant de maintenir hors de la représentation politique une fraction importante de la population. Ce front ne résistera plus très longtemps puisqu’environ 35% du corps électoral se situe désormais dans le camp du mal absolu si on en croit les adeptes de cette frontière pseudo-idéologique.

 

Conséquences politiques

Le parti LR, traversé par des divergences majeures, comme l’était le Parti socialiste avant sa chute, n’a plus de raison d’être. Il ne disparaitra pas totalement mais deviendra un petit parti pouvant servir d’appoint à une coalition gouvernementale. Les leaders de ce parti auront le choix entre le centre macronien et la droite nationale. L’évolution est largement entamée avec le ralliement au Rassemblement national (RN) de certaines personnalités (Thierry Mariani), le positionnement en faveur d’une alliance avec le RN de quelques leaders (Éric Ciotti), le ralliement à Emmanuel Macron d’anciens dirigeants de LR (Bruno Le Maire) et la création de petites formations politiques de centre-droit par d’anciens membres de LR (Édouard Philippe et Horizons).

L’éclatement de LR est donc désormais en cours et ne pourrait être stoppé que par une régression électorale majeure de la droite dite nationale. Il est peu vraisemblable que l’avenir à court terme aille dans cette direction. Après l’élection présidentielle de 2022, nous verrons donc disparaître le front républicain et apparaître une droite moins ambiguë, n’hésitant pas à traiter les sujets considérés comme tabous depuis des décennies. Cette évolution est irrépressible et les objurgations de tel ou tel leader n’y changeront rien. Il est en effet impossible dans une démocratie de marginaliser politiquement plus d’un tiers du peuple. Si le jeu des institutions et les stratégies partisanes aboutissent à ce résultat, c’est la démocratie elle-même qui est remise en cause. Aujourd’hui, les sondages attribuent 35% intentions de vote en vue de la présidentielle à Marine Le Pen et Éric Zemmour. Il faut y ajouter une partie importante de l’électorat de LR. Entre 40 et 50% des électeurs se prononcent donc en faveur d’une clarification de la politique migratoire et identitaire. Plus l’aggiornamento tardera et plus il sera conflictuel.