Premières leçons de la pandémie

13/04/2020

Patrick AULNAS

Peut-on d’ores et déjà tirer quelques conclusions générales de l’épidémie de coronavirus de 2019-2020 ? Il est trop tôt pour percevoir les conséquences géopolitiques. Mais quatre constatations peuvent déjà être faites : les pandémies seront récurrentes, la santé apparaît comme une prérogative régalienne des Etats, l’altruisme l’a emporté sur l’égoïsme, la nécessité de la coopération internationale a été mise en évidence.

 

Toujours de nouveaux virus

De 1347 à 1352, la peste noire a tué entre 30 et 50% des européens avec un effondrement total de la production agricole, certaines terres redevenant des friches et même des forêts. Mais, au XXIe siècle, les habitants des pays riches pensaient être à l’abri de ces grandes épidémies décimant des populations entières. Les épidémiologistes savaient que notre sérénité n’était pas justifiée et ils avaient averti qu’une pandémie se produirait un jour ou l’autre. Nous y voici.

Il n’existe pas d’équivalent des antibiotiques pour détruire les virus dans le corps humain. Chacun sait donc désormais que, périodiquement, de nouveaux virus franchiront la barrière des espèces et infecteront l’humanité. Cette prise de conscience nous fait renouer avec une certaine modestie face à la puissance de la nature. Nous en sommes toujours des éléments, dont la fragilité face à des micro-organismes peut apparaître de temps à autre.

Il ne faudrait pas pour autant en revenir au sentiment d’une inexorable fatalité. Notre intelligence nous qualifie pour chercher sans cesse et trouver bien souvent des moyens de nous protéger. Le progrès scientifique n’est pas mort parce que nous prenons conscience de la récurrence des épidémies. Bien au contraire, chacune d’entre elles nous permet d’affiner notre approche et de limiter son impact. Il est vraiment très peu probable que nous ayons encore des effets comparables à ceux de la grande peste du 14e siècle ou même de la grippe espagnole de 1918-1919 (de 20 à 100 millions de morts dans le monde).

 

La protection de la santé, fonction régalienne

Les tentatives de certains gouvernements (États-Unis, Royaume-Uni, Pays-Bas) pour ne pas intervenir contre le COVID-19 se sont heurtées à une fin de non-recevoir de l’opinion publique. La tentation initiale consistait dans ces pays à laisser l’épidémie se développer, atteindre le seuil de l’immunité de groupe (60% à 70% de la population infectée) puis décroître lentement. Le nombre de morts aurait été très élevé, mais l’économie aurait été moins affectée, du moins le pensait-on dans certains cercles.

La population a refusé ce laisser-faire et les gouvernements ont dû, bon gré, mal gré, obtempérer. Il s’agit d’un évènement historique majeur : la protection de la santé par l’action gouvernementale est jugée plus importante que la poursuite de l’activité économique. Une récession vaut mieux que le laisser-faire sanitaire.

Des mesures de distanciation sociale ont donc été préconisées puis imposées sous forme de confinement de la population (Chine, France, Italie, Espagne, etc.) ou d’utilisation d’applications numériques permettant de géolocaliser les porteurs du virus (Corée du Sud, Taïwan, Singapour).

Le monde entier a ainsi fait un choix important : la stratégie sanitaire fait partie des prérogatives régaliennes des États et ne saurait être laissée à la discrétion du marché. Des mesures autoritaires peuvent être adoptées temporairement afin de limiter la propagation d’un virus et de permettre aux systèmes de santé de faire face. Ce choix n’est absolument pas idéologique, mais correspond à l’attente la quasi-unanimité des humains.

 

La victoire de l’altruisme

Une prise de conscience de l’humanité entière s’est donc manifestée. L’antique fatum semble oublié. Il faut tout faire pour sauver des vies menacées. Voilà la chose la plus importante pour la quasi-totalité des êtres humains. Cette victoire de l’altruisme sur l’égoïsme est d’autant plus significative que le risque vital de l’épidémie de COVID-19 était largement concentré sur les personnes âgées. L’humanité n’a pas laissé mourir ses vieux. Bien au contraire, les plus jeunes ont décidé de se mobiliser pour tenter de les sauver, parfois au péril de leur vie. Les quelques voix qui doutaient de l’efficacité pratique d’une telle mobilisation publique n’ont pas été entendues. Pourquoi ? Parce que l’exceptionnel dévouement des professionnels de santé est le résultat de leur éthique. Ils se considèrent tous comme investis d’une mission et acceptent l’idée qu’une coordination globale, au niveau politique, est nécessaire.

 

La nécessaire coopération internationale

Enfin, si quelques nationalistes très minoritaires ont demandé le renforcement définitif des frontières, c’est de toute évidence le défaut de coopération internationale qui pose problème. En Europe, le chacun pour soi a prévalu parce que la santé n’est pas une prérogative de l’Union européenne. Les commentateurs qui reprochaient aux institutions européennes de ne rien faire sont mal informés ou de mauvaise foi. Voilà donc un chantier prioritaire pour l’avenir de l’Europe.

Au niveau mondial, le retard de l’OMS pour déclarer la pandémie résulte de sa dépendance structurelle et financière à l’égard des États. La prudence extrême de l’organisation internationale la conduit à l’inefficacité. Voilà un sujet géopolitique d’ampleur pour l’avenir, même s’il ne faut pas se faire beaucoup d’illusions du fait de la remise en cause du multilatéralisme par Donald Trump.

 

Un optimisme paradoxal

Ces quatre constatations nous amènent plutôt vers l’optimisme. Cela peut paraître paradoxal puisque la pandémie fera certainement au moins des centaines de milliers de morts dans le monde. Mais un épisode dramatique stimule les consciences. La mise en œuvre de stratégies gouvernementales très rationnelles et plutôt consensuelles pour lutter contre la pandémie s’est appuyée sur les immenses connaissances accumulées depuis quelques siècles et sur le courage exemplaire des professionnels de la santé. Nous pouvons en être fiers.

Des analyses critiques fines apparaîtront sans aucun doute à l’avenir. Il le faut. Mais l’essentiel se situe dans l’émergence de cet effort commun pour juguler le péril. Jamais dans l’histoire de l’humanité, une telle efficacité collective dans la lutte contre la mort n’avait été déployée. Et ce n’est qu’un début.