Pourquoi Trump s’obstine-t-il ?

19/11/2020

Patrick AULNAS

Donald Trump apparaît désormais aux yeux du monde entier pour ce qu’il est : un ennemi de la démocratie. Il sait parfaitement qu’il a perdu l’élection. Mais il cherche à entraver par tous les moyens la transition démocratique qui se déroulait jusqu’à 2016 (transition Obama-Trump) dans de bonnes conditions. Le Président sortant admettait la victoire de son adversaire et lui permettait, selon les pratiques en vigueur, d’accéder à l’information officielle et de préparer son accession au pouvoir.

Le dernier Président n’ayant pas été réélu pour un second mandat est George Bush père en 1992, qui perd face à Bill Clinton. Le 3 novembre 1992 au soir, il fait une déclaration :

« Le peuple a parlé, et nous respectons la grandeur de la démocratie. Je viens d’appeler le gouverneur Clinton pour le féliciter. Il a mené une solide campagne. Je lui souhaite du bien à la Maison-Blanche. Je veux que le pays sache que toute notre administration travaillera étroitement avec son équipe pour assurer une transition paisible. »

La grande classe d’un Républicain de haute tradition tranche avec l’indicible médiocrité de Trump. Hubert Védrine, fin connaisseur en géopolitique, l’a même qualifié de personnage « répugnant ». Pourquoi Trump se comporte-t-il aussi bassement ? Plusieurs éléments de réponse peuvent être fournis

 

Un personnage cynique qui joue avec la politique spectacle

Tout d’abord, la personnalité de Trump le porte à ne jamais s’avouer vaincu. Pour d’obscures raisons psychologiques, il n’admet pas la défaite et cherche à la transformer en une victoire « volée » par l’adversaire. C’est une manière pour un leader autoritaire, n’admettant jamais la contradiction, de sauver la face. Ayant toujours raison, il considère la défaite comme une injustice et adopte une posture de résistant à laquelle adhère un grand nombre de ses partisans.

Tout cela n’est que du théâtre médiatique. Cet homme si vulgaire a compris toute l’importance de la politique spectacle. Champion du tweet, familier des déclarations approximatives ou inexactes, manipulant le mensonge s’il peut lui servir, Trump est parfaitement à l’aise sur le théâtre politicien contemporain. Bon comédien, dépourvu de scrupules, il utilise les leçons de Machiavel sans l’avoir jamais lu mais en actualisant habilement le cynisme préconisé par le florentin. Il s’agit de nos jours d’utiliser les médias pour s’adresser à ses électeurs et leur dire ce qu’ils veulent entendre. Trump méprise sans aucun doute ceux qui votent pour lui, mais la conquête du pouvoir supposant la conquête des électeurs, tous les moyens sont bons pour y parvenir.

 

Pérenniser sa popularité par le complotisme

D’où une deuxième raison de l’obstination de Trump à nier sa défaite : maintenir sa popularité, son capital électoral. La victoire de Biden est évidemment très nette. Trump ayant obtenu 73,1 millions de voix contre 78,6 à Joe Biden, le verdict populaire est sans ambiguïté. Mais le suffrage indirect prévu par la Constitution américaine ne l’est pas moins. Le nombre de grands électeurs obtenus par Biden s’élève provisoirement à 290 ou 306 selon les sources contre 232 à Trump. Aucun spécialiste ne pense qu’un contentieux puisse permettre à Trump de combler son retard.

Par suite d’une participation historiquement exceptionnelle (provisoirement estimée entre 65 et 69% de votants par rapport à l’ensemble des personnes éligibles au droit de vote), les 73 millions de voix en faveur de Trump représentent le score le plus élevé jamais atteint par un Républicain. Il en va de même du côté démocrate pour Biden.

Trump sait donc qu’il possède un important socle d’électeurs fidèles. Nombre d’entre eux pensaient la victoire assurée face à un candidat démocrate très âgé, que Trump s’était employé à déconsidérer en utilisant les petitesses dont il est coutumier (« sleepy Joe »). Il est conforme à l’approche trumpiste de la politique (un jeu théâtral ou médiatique) de poursuivre le récit de la résurrection américaine (« Make America Great Again ») au mépris de la réalité et, si besoin, en utilisant le déni.

Qu’importe que le récit reflète la vérité des urnes ou non. Ce qui compte est d’entretenir la flamme par le discours. Certains électeurs républicains ne sont pas dupes, mais nombre d’entre eux ne s’intéressent que de très loin à la politique et ils sont convaincus d’avoir été bernés par des fraudes électorales. Le risque politicien est nul pour un leader totalement immoral pour qui tromper ses électeurs ne pose absolument aucun problème. Mais le danger pour la démocratie est important lorsqu’un ancien président entretient les rumeurs complotistes pour pérenniser sa popularité.

 

L’avenir politique de Trump

Troisième motif de l’obstination déraisonnable de Trump : son avenir politique, ses éventuelles candidatures futures. Dans ce domaine, tout est toujours incertain. Mais avec une base électorale solide et un parti républicain largement converti au trumpisme pour des raisons électoralistes, le leader populiste peut estimer qu’il possède encore d’excellentes cartes dans son jeu. Il est impossible d’en dire plus. Candidature en 2024 ou pas ? Maintien de la popularité de Trump ou lente érosion au fil des ans ? Niveau d’influence qu’il pourra maintenir sur le parti ? Les réponses ne peuvent être que conjecturales. Mais Trump ne renonce jamais et sait que son influence dans l’opposition au Président Biden peut être considérable. Il utilise déjà au maximum sa capacité de nuisance pendant la période de transition.

 

Le coup d’État ?

Enfin, dernière hypothèse, mais anecdotique : le coup d’État pour rester au pouvoir en janvier 2021. Les contrepouvoirs sont tels aux États-Unis que cette hypothèse n’est pas réaliste. Au demeurant, un coup d’État suppose l’appui de l’armée et Trump, du fait de son ignorance des questions géostratégiques, suscite les réticences du haut commandement militaire. S’il voulait se maintenir par la force, il serait probablement délogé manu militari de la Maison Blanche. Mais cet homme qui ne comprend que la loi du plus fort saura certainement s’arrêter à temps.


Crise de la démocratie

Le triste spectacle qu’offre au monde les États-Unis ne peut que ternir gravement l’image de la démocratie. Les dictateurs regrettent déjà Trump mais se réjouissent de la honte qu’il inflige à son pays. Le fond du problème réside certainement dans l’affaiblissement progressif de la classe moyenne depuis des décennies dans les démocraties occidentales. Base sociologique du régime démocratique, une classe moyenne stable et confiante en l’avenir est indispensable pour maintenir ce régime politique. Mais l’effritement de la classe moyenne inférieure est déjà une réalité. Elle devient la proie du populisme, qu’il soit de droite ou de gauche. Des personnages charismatiques, prêts à tout pour conquérir le pouvoir et s’y maintenir, semblent fasciner tous les déçus qui sont la proie du ressentiment. Le phénomène Trump n’est que le symptôme d’une crise profonde de la démocratie occidentale.
 

Commentaires (2)

scoubab00
  • 1. scoubab00 | 27/11/2020
Donald Trump, golfeur possédant deux parcours en Ecosse, contrevient aux notions les plus élémentaires de fair-play. Instinctif typique n'ayant pas vu arriver la vague Covid-19, ayant surtout sous-évalué son ressac, il a été emporté loin de la Maison blanche malgré un bon bilan. L'économie se portait bien, les qualités de négociateur de Trump avait permis à l'international la confection de traités. "America First " certes, il a fait ce qu'il a dit. Les highways fédérales dans ce pays immense ont été rafraîchies comme promis. Latinos & mexicains persistent à rallier la terre promise malgré le renforcement du mur entre les deux pays et les tweets volontaristes du président gringo à mèche blonde.

Le système républicain céans est largement assez fort pour "digérer" un olibrius comme Donald Trump. Moi je l'aime bien parce que comme John Wayne il fait américain : grand, brutal, égocentrique, "maverick". Que va-t-il rester de lui, de son action ? Trump incarne un des derniers sursauts de l'Union anglo-saxonne blanche. Le pays de George Washington n'a jamais cessé d'être une pompe à immigrés et les chicanos toujours plus nombreux, ceux du pays profond trumpiste comme ceux des états périphériques (Californie, Floride) vont de toute façon jouer un rôle majeur dans les décennies à venir. A court de balles et de souffle, Donald aura alors gagné depuis belle lurette son dix-neuvième et dernier trou :))
PEYRAT
  • 2. PEYRAT | 22/11/2020
Crise profonde de la démocratie occidentale, dites vous en conclusion.

Bien évidemment, la démocratie fondée sur l'ensemble des citoyens ne peut fonctionner que si une grande majorité de citoyens, ou du "peuple", est suffisamment responsable, critique et éduquée.

Ce qui devient, paradoxalement, problématique à notre époque où, en dépit (ou à cause) de l'information immédiate et permanente et de l'assistanat généralisé (surtout en France), une part croissante du "peuple" devient inculte, dénuée d'esprit critique, immédiatement influençable, et développe une addiction malsaine à la "téléréalité". ou aux théories du complot.

Tous moyens qui proposent des modèles "simplistes" permettant d'éluder tout débat sur la "complexité" des choses (au sens d'Edgar MORIN, que je vénère pourtant assez peu, lui préférant Henri LABORIT et bien sûr Jean-François REVEL)

Lire, ou relire, en ce qui concerne "la démocratie", les excellents courts essais du regretté Vladimir VOLKOFF (publiés en 2002 et 2004) : "Pourquoi je suis moyennement démocrate" suivi de "Pourquoi je serais plutôt aristocrate"

JYP

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