08/03/2020
Patrick AULNAS
Clouer au pilori une célébrité en dénonçant publiquement certains actes : voilà une pratique qui se développe rapidement. Les récentes affaires Polanski (César du cinéma), Matzneff, Griveaux concernent la sexualité, sujet qui suscite immédiatement l’intérêt du grand public. Mais l’affaire Fillon entre dans la même catégorie. Le candidat n’a probablement été battu à l’élection présidentielle de 2017 que parce que la morale commune condamnait son rapport à l’argent. On ne sait toujours pas si François Fillon est coupable de quoi que ce soit, mais le mal est fait puisque les médias ont donné leur verdict voici déjà plusieurs années.
La pseudo-morale d’une opinion publique totalement manipulée remplace ainsi la justice. Il faut s’en inquiéter. Quelques exemples permettront de comprendre pourquoi.
La nécessaire prescription
On sait que Roman Polanski, grand cinéaste déjà entré dans l’histoire du septième art, a été accusé de viol par plusieurs femmes. La justice a été saisie dans plusieurs pays (États-Unis, Suisse, Pologne). L’affaire étant internationale, la grande complexité procédurale ne favorise pas la solution judiciaire définitive. Par ailleurs, certaines accusations ont été portées avec des décennies de retard. Les faits sont en général prescrits.
Dans l’affaire Polanski, la justice a suivi son cours. Il a été jugé et même emprisonné. Et ce qui est prescrit est prescrit. On apprenait auparavant aux étudiants en droit que les sociétés humaines doivent aussi avoir une faculté d’oubli. Sinon, comme pour les êtres humains, la vie devient impossible. La sélectivité de notre mémoire est indispensable. Il en va de même pour les sociétés.
Il est particulièrement affligeant d’entendre ceux qui préconisent l’imprescriptibilité des infractions pénales. Aucune société ne pourrait fonctionner dans un tel cadre juridique car le système judiciaire devrait reconstruire en permanence un passé déjà lointain. Il faudrait lui donner des moyens colossaux qui sont totalement hors de portée. Les conflits interpersonnels seraient attisés pendant des décennies par des procédures judiciaires interminables qui pourraient être sans cesse relancées. Les partisans de l’imprescriptibilité n’en mesurent pas les conséquences.
Mais comme ils ne l’obtiennent pas, il ont décidé de se faire justice eux-mêmes en utilisant les vociférations de la communication instantanée et le lynchage médiatique. Il suffit d’afficher des accusations sur internet pour détruire une réputation. Personne ne pourra vérifier contradictoirement le bien-fondé des accusations. Cette détestable manière d’utiliser l’opinion publique revient donc à court-circuiter l’institution judiciaire, seule capable d’objectivité par rapport aux lois en vigueur.
Se faire justice médiatiquement revient à saper l’un des fondements de la démocratie : l’indépendance de la justice.
La manipulation des passions se substitue à la raison
L’institution judiciaire est très imparfaite, comme toute création humaine. Il existe beaucoup de vols, de fraudes et même de meurtres qui restent impunis. Les viols n’échappent pas à la règle. Tout cela est infiniment regrettable, mais une société parfaite n’existe que dans les idéologies totalitaires. Sur le papier, jamais dans la réalité.
Il faut des preuves pour condamner. Seul le système judiciaire est capable de les rassembler dans le cadre d’un débat contradictoire et serein. Mais c’est exactement ce dont ne veulent pas les délateurs agissant sur internet. Pour eux, il s’agit non pas de légalité mais de moralité. La recherche de la légalité relève de la raison. C’est un exercice de technique juridique. Mais la moralité est une question très largement subjective et très évolutive, qui peut toujours faire naître les passions.
Ainsi, Gabriel Matzneff n’a jamais caché son goût pour les très jeunes filles. Il en a fait des livres. Dans les années 1970, cela paraissait un peu étrange, atypique, bref digne d’un écrivain. Mais personne, à l’exception de quelques anglo-saxons un peu puritains, n’imaginait qu’il puisse être condamné en justice pour cela. Tout simplement, ce qui n’est absolument pas compris aujourd’hui, parce que l’âge du mariage pour les filles était à cette époque fixé à 15 ans (18 ans aujourd’hui). Rappelons que jusqu’à la Révolution française, les filles pouvaient être mariées dès l’âge de 12 ans avec la bénédiction de l’Église.
La problématique du consentement, soulevée à juste titre par Vanessa Springora dans son livre, n’était absolument pas perçue. Nous comprenons seulement aujourd’hui, comme l’écrit Frédéric Beigbeder, que, pour les victimes, « le plus douloureux n’est pas d’avoir dit non, mais d’avoir dit oui. » La morale dominante, l’approche psychologique de la question ont beaucoup évolué et il très injuste de traîner Matzneff dans la boue en portant le regard de 2020 sur des actes de 1980. Seule la justice doit faire son œuvre. Mais l’émotion l’emporte toujours sur la raison lorsqu’on saisit la foule vociférante des réseaux sociaux.
L’affaire Fillon autorise un raisonnement analogue. Dans le milieu politique, il était admis depuis toujours que l’on emploie ses proches en tant qu’assistants parlementaires. Il ne serait venu à l’idée de personne en 1970 ou 1980 d’aller vérifier minutieusement quel travail effectuait l’épouse ou les enfants du parlementaire. Le suggérer aurait fait passer l’apprenti inquisiteur pour un petit esprit dépourvu de manières. Les journalistes du Canard enchaîné qui ont attaqué Fillon en 2017 connaissaient l’évolution de l’opinion publique. Ils ont utilisé le ressort de la morale commune pour susciter l’émotion et la condamnation médiatique, faisant fi de la justice.
La loi du talion
Nous avons tout à perdre en remplaçant le règne de l’imparfaite raison judiciaire par celui des passions populaires totalement manipulées par quelques professionnels de la communication. Car il s’agit toujours de stigmatiser un individu isolé, de lui rendre la vie impossible par le harcèlement médiatique. On mesure toute la bassesse de l’exercice.
La délation se substitue à la discussion. La vengeance remplace la justice. Une nouvelle loi du talion se met en place.