Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer (1909)

 

Patrick AULNAS

Le peintre espagnol Joaquín Sorolla parvient à saisir la lumière éblouissante des plages méditerranéennes dans des tableaux d’inspiration impressionniste qui feront son succès international au début du 20e siècle.

 

 

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer (1909)

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer (1909)
Huile sur toile, 205 × 200 cm, musée Sorolla, Madrid.
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Contexte historique

D’abord orienté vers le naturalisme social, Joaquín Sorolla évolue vers l’impressionnisme après un séjour à Paris en 1885. Au début du 20e siècle, il devient le peintre de la lumière des plages méditerranéennes ou atlantiques. Scènes de baignade, de promenade ou représentant le travail des pêcheurs sont traitées comme des études du contraste ombre-lumière. On qualifiera de luminisme cette peinture du bonheur de vivre où tout n’est que lumière et reflets.

Le luminisme est une variante de l’impressionnisme qui se développe à la fin du 19e siècle et au début du 20e dans plusieurs pays : États-Unis, Belgique, Espagne. Comme l’indique le mot lui-même, il s’agit de traduire la lumière en touches de peintures, exercice qui remonte évidemment beaucoup plus loin dans le temps. Les artistes de la Renaissance avaient déjà l’ambition de représenter les effets de lumière et y parvenaient fort bien, comme le montre cette Madone des Prés (1505) de Giovanni Bellini.

Sorolla a pu être influencé par certaines œuvres de Claude Monet. Dès la décennie 1870, Monet produisait des œuvres destinées essentiellement à capter la lumière, dont la parenté avec le style de Sorolla est frappante.

 

 

Claude Monet. Femme au parasol. Madame Monet et son fils (1875)

Claude Monet. Femme au parasol. Madame Monet et son fils (1875)
Huile sur toile, 100 × 81 cm, National Gallery of Art.

 

Sorolla était déjà connu des amateurs d’art avant son orientation luministe et avait même reçu des prix dans des expositions internationales. Mais ses toiles luministes auront un succès considérable, sans doute parce qu’elles représentent avec justesse une réalité géographique : la lumière éclatante de plages méditerranéennes et ses reflets sur l’eau.

Même si l’expression n’est plus utilisée, le style luministe subsiste au début du 21e siècle. L’artiste américain Steve Hanks (1849-2015) parvenait à réaliser à l’aquarelle des images qui n’étaient que lumière.

 

 

Scenic View

Steve Hanks. Scenic View.
Aquarelle sur aquabord

 

Analyse de l’œuvre

Le tableau, intitulé en espagnol  Paseo a orillas del mar, a été peint à Valencia durant l’été 1909. Il représente l’épouse du peintre, Clotilde Garcia del Castillo, tenant une ombrelle, et leur fille María Clotilde. Clotilde a quarante-quatre ans, María Clotilde dix-neuf ans. Elles marchent au coucher du soleil sur la plage et la brise marine fait voler les voilages de leurs vêtements. Leur élégance frappe immédiatement l’observateur. Elle provient de leur stature aristocratique, de leur gestuelle, des vêtements amples d’un blanc immaculé et des grands chapeaux aux larges bords.

Le point de vue en plongée place le spectateur et l’artiste en hauteur, à quelques mètres des deux femmes. Il s’agit d’un artifice de composition pouvant facilement être expérimenté avec quelques photographies préalables. Sorolla élimine de cette façon la ligne d’horizon et dissocie le grand tableau carré de deux mètres de côté en deux parties séparées par la diagonale. En haut à gauche, la mer impose une couleur froide, le bleu. En bas à droite, le sable ocre de la plage permet au peintre d’utiliser une couleur complémentaire. Ce procédé très ancien de juxtaposition des couleurs produit un effet lumineux sur le système optique humain. Il avait été étudié scientifiquement au 19e siècle par le chimiste Michel-Eugène Chevreul (1786-1889), qui l’avait intitulé loi du contraste simultané des couleurs. La juxtaposition de deux plages de couleurs complémentaires augmente la perception de la différence de luminosité. Par contre si on éloigne l’une de l’autre les deux plages de couleurs, le phénomène optique ne se produit pas.

Le cadrage très photographique se manifeste également par le chapeau de Clotilde, coupé par le bord supérieur du tableau. Là encore, comme pour les couleurs complémentaires, la pratique artistique a précédé les sciences et techniques. La peinture baroque, qui naît à la fin du 16e siècle, focalisait sur un élément d’une scène plus vaste en coupant certains des éléments représentés au bord de la toile (Par exemple, Caravage, La conversion de saint Paul, 1600).

La virtuosité chromatique de Sorolla se manifeste surtout par une utilisation complexe des blancs. A distance, le blanc paraît éclatant sur le fond bleu de la mer et ocre du sable. Mais en se rapprochant, de multiples nuances de jaune, de bleu, de rose ou de gris deviennent perceptibles :

 

 

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer, détail

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer, détail

 

 

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer, détail

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer, détail

 

Le rattachement à l’impressionnisme apparaît particulièrement dans les visages. Le fauvisme ou le cubisme, qui naissaient à cette époque, n’ont ici aucune influence. Ils auraient déformé les traits des visages. Les préceptes du classicisme sont également écartés puisqu’ils imposaient un traitement minutieux des détails et un lissage de la surface. Sorolla réalise une simple évocation des visages par des touches de couleurs diverses qui maintiennent le flou. En s’éloignant, une « impression » se dégage ; elle constitue la perception de l’artiste et non une représentation se voulant fidèle.

 

 

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer, détail

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer, détail

 

 

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer, détail

Joaquín Sorolla. Promenade au bord de la mer, détail

 

 

Une autre caractéristique impressionniste doit être signalée : la peinture de la fugacité. Les deux femmes passent devant nous et le peintre semble les avoir saisies instantanément, comme s’il s’agissait d’une simple photographie. Mais nous savons en observant la toile que cadrage, couleurs et lumière proviennent d’une longue réflexion, d’une sensibilité particulière et d’un regard singulier.

Sorolla attachait de l’importance à ce tableau qu’il n’a jamais vendu. Il reviendra après la mort de son épouse au Musée Sorolla de Madrid.

 

Autres compositions sur le thème de la plage

Les multiples courants artistiques qui se sont succédés à la fin du 19e et au début du 20e siècle se sont intéressés au bord de mer ou de rivière. Voici quelques exemples concernant le pré-impressionnisme (Boudin), l’impressionnisme (Monet), le pointillisme (Seurat), le nabisme (Sérusier), le classicisme (Bouguereau), le fauvisme (Derain).

 

Eugène Boudin. Sur la plage, coucher de soleil (1865)

Eugène Boudin. Sur la plage, coucher de soleil (1865). Huile sur bois, 38,1 × 58,4, Metropolitan Museum of Art, New York. « La magistrale et convaincante représentation des effets de lumière par Boudin, comme sur ce coucher de soleil, a profondément influencé le jeune Claude Monet. » (Notice Metropolitan Museum of Art)
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Claude Monet. La Grenouillère (1869)

Claude Monet. La Grenouillère (1869). Huile sur toile, 74,6 × 99,7 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. Au cours de l’été 1869, Monet et Renoir viennent fréquemment à la Grenouillère, sorte de café flottant sur l’île de Croissy, pour peindre les reflets de la lumière sur la surface de l’eau de la Seine. En juxtaposant de petites touches de couleurs claires et foncées, les deux artistes parviennent à restituer l’impression que l’observateur du phénomène lumineux peut ressentir. Nous sommes alors complètement dans le projet impressionniste qui naît ainsi de la volonté de jeunes peintres de saisir avec une technique nouvelle ce qui n’intéressait pas la peinture académique de l’époque.

 

Georges Seurat. Une Baignade à Asnières (1884)

Georges Seurat. Une Baignade à Asnières (1884). Huile sur toile, 201 × 300 cm, National Gallery, Londres. « Asnières est une banlieue industrielle au nord-ouest de Paris, sur la Seine. Le tableau représente un groupe de jeunes ouvriers se détendant au bord de la rivière.
Ce fut la première des grandes compositions de Seurat. Il réalisa plusieurs études individuelles des figures, au crayon Conté, en utilisant des modèles. Il prit également de petits croquis à l'huile sur le site, qu'il utilisa ensuite comme une aide à la conception de la composition et un modèle pour les effets de lumière et l’ambiance générale. Quelques 14 croquis à l’huile et 10 dessins survivent aujourd’hui. La composition finale, peinte en atelier, repose sur l’ensemble de ces matériaux préparatoires.
Bien que le tableau n'ait pas été exécuté avec la technique pointilliste, que Seurat n'avait pas encore finalisée, l'artiste retravailla plus tard certaines zones de l’image en utilisant des points de couleurs contrastantes pour créer un effet vibrant et lumineux. Par exemple, des points orange et bleus ont été ajoutés au chapeau du garçon.
La simplicité des figures et l'utilisation de formes régulières nettement délimitées par la lumière rappellent les peintures du peintre de la Renaissance
Piero della Francesca. Pour les figures de profil, Seurat peut aussi avoir été influencé par l'art égyptien ancien. » (Commentaire National Gallery)

 

Paul Sérusier. Le ramasseur d'algues (v. 1890)

Paul Sérusier. Le ramasseur d'algues (v. 1890). Huile sur toile, 46 × 55 cm, Indianapolis Museum of Art. « Encouragé par Gauguin à abandonner son approche traditionnelle de la peinture, [Paul Sérusier] a adopté le traitement de la couleur et de la forme le plus original de l'École de Pont-Aven [...] Cette approche prévaut dans sa vision de la région côtière proche du Pouldu. Les deux monticules brun rougeâtre sont des tas d'algues, ratissées sur la plage pour une utilisation comme engrais. Courbée derrière le mur de pierre, la figure plate et solitaire de l'ouvrier ajoute des courbes douces aux bandes colorées du paysage vallonné de Sérusier. » (Notice Indianapolis Museum of Art)
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William Bouguereau. La vague (1896)

William Bouguereau. La vague (1896). Huile sur toile, 121 × 160,5 cm, collection particulière. L’artiste utilise une technique classique et parfaitement maîtrisée pour composer le portrait d’une jeune femme nue prenant un plaisir sensuel à se baigner dans la mer. Le sujet est provocateur à la fin du 19e siècle. Les bains de mer féminins avaient lieu dans des cabines spécialement aménagées et les baigneuses étaient habillées. Un tel tableau constitue donc pour le bourgeois de l’époque une œuvre particulièrement érotique.
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Derain. Bateaux dans le Port, 1905

André Derain. Bateaux dans le Port, Collioure (1905). Huile sur toile, 72 × 91 cm, collection particulière. De 1900 à 1910 environ le fauvisme veut s’affranchir du rôle descriptif de la couleur. Par ailleurs, l’espace pictural est libéré des contraintes antérieures et peut subir des distorsions. Contre toute attente (objectif des artistes), le sable de Derain est donc rouge et son ciel vert et jaune.

 

Commentaires (2)

Dang Nguyen
  • 1. Dang Nguyen (site web) | 30/01/2021
Merci pour cette belle decouverte. On apprend toujours quelque chose sur votre site, c'est un vrai plaisir!

Ce tableau me rappelle aussi celui de Courbet : les demoiselles de village,

Qu'en pensez vous?
rivagedeboheme
  • rivagedeboheme | 30/01/2021
Les dames à la mode de l'époque sont communes. Mais les compositions et les styles sont très éloignés. Le naturalisme social de Courbet (une petite paysanne rencontre des bourgeoises) est très éloigné du luminisme de Sorolla (sa perception de l'élégance féminine dans la lumière méditerranéenne).

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