Élisabeth Vigée Le Brun. Le prince Henryk Lubomirski en Amour de la gloire (1787-88)

La grande portraitiste de l’aristocratie européenne a réalisé un certain nombre de portraits d’enfants ou de portraits familiaux. Celui du prince Lubomirski à l’âge de neuf ans vise à magnifier la beauté de l’enfant en associant son image à la mythologie antique.

 

Élisabeth Vigée Le Brun. Le prince Henryk Lubomirski en Amour de la gloire (1787-88)

Élisabeth Vigée Le Brun. Le prince Henryk Lubomirski en Amour de la gloire (1787-88)

Huile sur bois de chêne, 105,5 × 83 cm, Staatliche Museen, Berlin.

Image HD sur WIKIMEDIA

 

La famille Lubomirski et le prince Henryk

Henryk Ludwik Lubomirski (1777-1850) appartient à une famille très ancienne de l’aristocratie polonaise, documentée depuis le 10e siècle. La famille fut liée à la plupart des dynasties régnantes en Europe (Capétiens, Bourbons, Hohenzollern, Ottoniens etc.). Certains de ses membres s’illustrèrent par des exploits militaires. La famille accumula au fil des siècles des propriétés foncières contiguës et parvint à constituer au 17e siècle le troisième domaine foncier polonais par la superficie. Les Lubomirski détiennent également de nombreux palais et châteaux.

 

Marcello Bacciarelli. Portrait de la princesse Lubomirska (1775-77)

Marcello Bacciarelli. Portrait de la princesse Lubomirska (1775-77)

Huile sur toile, Musée-Palais de Wilanow, Varsovie.

 

Henryk (qu’il peut écrire Henry, Henri, Heinrich, etc., selon ses correspondants) est le fils de Józef Aleksander Lubomirski (1751-1817), qui fut staroste de Romanów (haut fonctionnaire de la couronne)  et castellan de Kiev (gouverneur d’une province), et de Ludwika Sosnowska (1751-1836). La richissime princesse maréchale Izabela Lubomirska (1736-1816), une tante éloignée, se chargea de son éducation et l’emmena voyager en Europe pendant plusieurs années. L’enfant devint célèbre pour sa beauté exceptionnelle et sa tutrice fit réaliser son portrait par plusieurs artistes au fil de ses pérégrinations européennes. Ainsi le sculpteur Antonio Canova (1757-1822) l’a représenté en Amour, de même que la femme peintre Agelica Kauffmann (1741-1807), tout aussi célèbre au 18e siècle qu’Élisabeth Vigée Le Brun.

 

Antonio Canova. Henryk Lubomirski en Amour (1786-88)

Antonio Canova. Henryk Lubomirski en Amour (1786-88)
Marbre

 

Antonio Canova. Henryk Lubomirski en Amour, détail (1786-88)

Antonio Canova. Henryk Lubomirski en Amour, détail (1786-88)

 

L’une des filles du prince, Hedwige Lubomirska, évoque dans ses mémoires les souvenirs de son père :

« Tout enfant, il était d'une grâce époustouflante et sa tante, la princesse Lubomirska, femme du prince-maréchal, qui n’avait que des filles, s'enticha de lui au point de l’enlever ! Prise d’adoration pour l’enfant, elle voulut l’élever et en faire son héritier, soutenant que ma grand-mère paternelle avait d’autres fils, elle. (...) [La princesse maréchale] s’installa à Paris où la réputation de beauté du jeune Henri (il avait huit ou neuf ans à l’époque) devint telle que la reine Marie-Antoinette voulut le voir. La reine ! A Versailles ! Mon père m’a toujours raconté l’anecdote avec un sourire nostalgique. »

A l’âge adulte, le prince Henryk Lubomirski fut surtout un amateur d’art et un collectionneur. Il se lia d’amitié avec le prince de Ligne. Il voyagea beaucoup à travers l’Europe et séjourna longuement à Vienne, en Autriche, où il fit construire un palais en 1812. Il épousa la princesse polonaise Teresa Czartoryska (1785-1868) et le couple eut trois enfants.

 

Le palais Lubomirski à Vienne vers 1840

Le palais Lubomirski à Vienne vers 1840

 

La famille Lubomirski continua à se distinguer jusqu’à nos jours. Au cours de la seconde guerre mondiale, elle résista à l’occupant nazi et par la suite à la dictature communiste.

 

Analyse du tableau d’Élisabeth Vigée Le Brun

Ce tableau a été peint en France, avant qu’Élisabeth Vigée Le Brun ne quitte le pays en octobre 1789, à la suite des premiers troubles révolutionnaires. La princesse Izabela Lubomirska séjourne à Paris avec son pupille en 1786 et commande le portrait à la célèbre jeune peintre, alors âgée de 31 ans. Élisabeth Vigée Le Brun revisite l’image que les artistes de l’époque donnent du jeune prince, mais il est possible que la princesse Izabela Lubomirska, amatrice d’art et collectionneuse, ait suggéré cette composition en s’inspirant de modèles antiques. Il est même possible qu’Élisabeth Vigée Le Brun ait vu des gravures antérieures du jeune prince.

Le prince Lubomirski a alors neuf ans et son physique permet de traiter son portrait en allégorie de l’amour. Dès 1786, Angelica Kauffmann avait d’ailleurs représenté Henryk Lubomirski en Cupidon.

 

Angelica Kauffmann. Le prince Henryk Lubomirski en Amour (1786)

Angelica Kauffmann. Le prince Henryk Lubomirski en Amour (1786)

Huile sur toile, Galerie nationale d’art de Lviv, Ukraine.

 

Le tableau d’Élisabeth Vigée Le Brun est plus ambigu. Le carquois de flèches posé au sol constitue une référence explicite à la figure mythologique antique de l’amour, (Éros, Cupidon). Cupidon, fils de Vénus, utilisait un arc pour envoyer des flèches d’argent en direction des dieux et des hommes. Les flèches symbolisaient le sentiment amoureux et le désir sexuel qui s’emparent des humains et même des dieux antiques dont les réactions reflètent totalement l’émotivité humaine. La couronne de lauriers ou couronne triomphale (corona triomphalis en latin), qui ne figure pas dans le tableau de Kauffmann, est le symbole de la gloire de celui qui la reçoit. Dans la mythologie grecque, Apollon, l’archétype de la beauté masculine, est fréquemment représenté avec une couronne de lauriers sur la tête. L’arc et les flèches sont également des attributs d’Apollon.

 

Élisabeth Vigée Le Brun. Prince Henryk Lubomirski en Amour de la gloire, détail

Élisabeth Vigée Le Brun. Prince Henryk Lubomirski en Amour de la gloire, détail

 

La composition de Vigée Le Brun associe donc plusieurs références antiques, celles de l’amour et du désir avec Cupidon et celle de la beauté avec Apollon. En jouant avec le physique androgyne du jeune prince, l’artiste de la fin du 18e siècle n’innove évidemment pas puisque dès le 16e siècle en Italie, Léonard de Vinci, Michel-Ange et de nombreux maniéristes utilisaient ce modèle masculin. Le tableau de Vigée Le Brun étant un plan rapproché, il constitue une étude beaucoup plus précise du visage d’Henryk Lubomirski que celui de Kauffmann. La douceur et l'ingénuité du regard, le dessin des lèvres et la chevelure abondante accentuent fortement l’androgynie, ce qui explique la célébrité de l’œuvre, qui est encore reproduite aujourd’hui à l’échelle industrielle sous forme de posters ou de puzzles.

On sait qu’Élisabeth Vigée Le Brun flattait volontiers ses modèles puisqu’elle l’a elle-même indiqué dans ses mémoires. Il était plus important pour elle d’aboutir à une œuvre esthétiquement réussie que de reproduire fidèlement toutes les imperfections naturelles. C’est évidemment le propre des grands artistes. Le visage d’Henryk Lubomirski a donc été probablement féminisé afin d’aboutir à une image que l’on qualifierait aujourd’hui de « non genrée », dans un registre linguistique novateur mais particulièrement inélégant. Ce choix donne au portrait du jeune prince toute son originalité.

Le tableau de Vigée Le Brun est parfois intitulé Le prince Henryk Lubomirski en Génie de la Renommée, titre moins proche d’une composition qui fait explicitement référence à Cupidon avec le carquois de flèches posé au sol. La portraitiste réutilisera sa composition en 1814 pour un tableau intitulé Le génie d’Alexandre.

 

Élisabeth Vigée Le Brun. Le génie d’Alexandre (1814)

Élisabeth Vigée Le Brun. Le génie d’Alexandre (1814)

Huile sur toile, 110 × 84,5 cm, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg.

 

Autres portraits du prince Henryk Lubomirski et de sa famille

 

Richard Conway. Portrait du Prince Henryk Lubomirski (1787)

Richard Conway. Portrait du Prince Henryk Lubomirski (1787)
Gravure sur papier

Joseph Kreutzinger. Portrait du prince Henryk Lubomirski (v. 1797)

Joseph Kreutzinger. Portrait du prince Henryk Lubomirski (v. 1797)
Miniature à la gouache sur ivoire, Ossolineum, Wroclaw.

Élisabeth Vigée Le Brun. Portrait de Teresa Czartoryska (1801)

Élisabeth Vigée Le Brun. Portrait de Teresa Czartoryska (1801)
Pastel sur papier, 28 × 19,5 cm, musée régional, Tarnow, Pologne

Il s’agit de l’épouse d’Henryk Lubomirski.

Carl Hummel. Portrait de la princesse Lubomirska (1816)

Carl Hummel. Portrait de la princesse Lubomirska (1816)
Ossolineum, Wroclaw.

La tante et tutrice du prince à l'âge de 80 ans.

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