Antoine Watteau. Pierrot, dit autrefois "Gilles" (1718-19)

 

Patrick AULNAS

Antoine Watteau n’a vécu que trente-sept ans et son célèbre Gilles ou Pierrot date de la fin de sa vie. Ce portrait en pied d’un comédien en costume comporte toute l’originalité de l’art du peintre : le temps suspendu, la mélancolie, la condition tragique de l’homme se cachant parfois sous la comédie.

 

Antoine Watteau. Pierrot (1718-19)

Antoine Watteau. Pierrot, dit autrefois "Gilles" (1718-19)
Huile sur toile, 184,5 × 149,5 cm, musée du Louvre, Paris.
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Pierrot et Gille

Au 16e siècle, en Italie, apparaît un genre théâtral populaire et comique comportant des acteurs masqués. Le comique naît des caractéristiques des personnages : naïfs, voire stupides, rusés, ingénieux. Les improvisations sont fréquentes. Ce genre théâtral sera appelé commedia all'improviso (à l'impromptu), commedia popolare ou encore commedia dell’arte (comédie des gens de l’art, c’est dire du métier artistique).

Pedrolino (Pierrot) est l’un des personnages types de ces comédies. C’est un zanni (un valet bouffon) qui, selon les situations, peut se montrer fanfaron, peureux, malicieux et parfois stupide. Le comique se superpose à un fond d’honnêteté et de candeur renvoyant aux vertus populaires, voire paysannes. Lorsque Watteau peint son Pierrot vers 1718, le personnage est connu de tous. Il s’agit pour l’artiste de donner son interprétation de Pierrot par l’image.

Au 19e siècle, le personnage de Pierrot est incarné par le célèbre mime Jean-Gaspard Debureau (1796-1846) qui sera interprété par Jean-Louis Barrault dans le film de Marcel Carné, Les Enfants du paradis (1945).

Quant à Gilles, ancien intitulé du tableau de Watteau, il s’agit d’un bouffon de foire (Gille, sans s) proche de Pierrot et également habillé de blanc.

 

Analyse de l’œuvre

Le grand format de ce tableau est rare dans l’œuvre de Watteau. On peut citer deux autres cas : Pèlerinage à l'Île de Cythère (129 × 194 cm) et L’enseigne de Gersaint (163 × 306 cm). L’explication pourrait être la même que pour L’Enseigne de Gersaint, qui devait décorer l’entrée du magasin du marchand de tableaux Edmée-François Gersaint. Dans le cas présent, il s’agissait peut-être, selon le musée du Louvre, de fournir une enseigne au café de l’ancien acteur Belloni.

Le caractère prosaïque de la commande ne présageait en rien du destin très littéraire de cette œuvre atypique, considérée comme un chef-d’œuvre de Watteau. De multiples commentaires, des interprétations approfondies, fines, subtiles, raffinées ont été produites. Mais comme pour toute œuvre d’art, la subjectivité reste essentielle : il suffit de regarder et de ressentir. Chacun conserve toute sa liberté.

Au premier regard, un grand Gilles ou Pierrot nous fait face, presque au garde-à-vous, mais pas tout à fait puisque les bras ballants et les pieds écartés sont incompatibles avec la posture militaire. Pierrot se présente à nous un peu gauchement et timidement, comme si nous étions ses supérieurs. Rien d’étonnant à cela puisqu’il joue un rôle de valet. Derrière lui apparaissent, à mi-corps, quatre personnages de la comédie italienne. A droite, en rouge, le Capitan ou Matamore, militaire fanfaron, parodie de l’héroïsme guerrier ; car face au danger le Capitan se défile. Isabelle et Léandre (sabella et Lelio), à gauche du Capitan, sont les premiers amoureux de ce genre théâtral. Ils seront historiquement suivis par Arlequin et Colombine.

 

Antoine Watteau. Pierrot, détail

Antoine Watteau. Pierrot, dit autrefois "Gilles", détail

 

Enfin, à gauche sur son âne, le Docteur (Il Dottore Balanzone), représente dans la comédie italienne le savant qui ne sait rien, mais qui feint de tout comprendre.

 

Antoine Watteau. Pierrot, détail

Antoine Watteau. Pierrot, dit autrefois "Gilles", détail

 

Nous sommes donc au théâtre. Mais l’arrière-plan paysager dément cette assertion. Qu’importe. On peut trouver chez Watteau de multiples exemples de scènes théâtrales dans un décor naturel avec statue de pierre, par exemple L’amour au théâtre français ou Mezzetin, variante d’Arlequin. Il s’agit simplement d’une licence artistique. Comme dans ses fêtes galantes ou ses scènes militaires, le peintre transplante les comédiens dans son univers poétique comportant un paysage.

Quoi de plus poétique qu’un paysage pour un être humain ? Nous sommes les enfants de cette nature, nous venons d’elle et la placer derrière une figure représentant précisément l’humanité avec la profondeur tragique de son ridicule devait aller de soi pour le grand artiste.

Car Pierrot ne craint pas le ridicule : pantalon trop court, manches trop longues et repliées en tire-bouchon au-dessus du coude, souliers aux rubans roses. La scène est cependant tout à fait réaliste car les artistes de la commedia dell’arte n’étaient pas riches et devaient utiliser les costumes disponibles. Le peintre accentue la longueur des manches pour s’amuser un peu et rendre le pauvre Pierrot légèrement pitoyable à nos yeux.

 

Antoine Watteau. Pierrot, détail

Antoine Watteau. Pierrot, dit autrefois "Gilles", détail

 

L’essentiel se situe du côté du tragique. Pierrot est un clown triste qui dérivera par la suite, dans les cirques, vers le clown blanc. Mais le personnage de Watteau ne possède ni l’autorité ni la dignité du clown blanc. Sa dimension tragique provient de sa solitude et de son immobilité. Si des émotions se lisent sur les visages des personnages en contrebas, celui de Pierrot reste impassible et son regard est triste.

 

Antoine Watteau. Pierrot, détail

Antoine Watteau. Pierrot, dit autrefois "Gilles", détail

 

Avec cette grande figure statique ridiculement accoutrée, mais qui nous domine par le cadrage en contreplongée, Watteau a inversé le mécanisme de la commedia dell’arte en représentant le tragique latent du personnage. Sur la scène du théâtre, Pierrot est un pauvre valet dont le comportement maladroit suscite le comique. On peut s’en moquer tout en l’aimant du fait de sa naïveté infantile. Du rire provoqué par le raté sympathique au tragique de sa condition, il n’y a qu’un pas. Le peintre l’a franchi en nous montrant un Pierrot solitaire et immobile qui s’arrête un instant devant nous, sans jouer la comédie, pour dévoiler sa fragilité d’être humain qui tente, qui échoue, qui se ridiculise, mais qui recommence pourtant.

 

Autres compositions sur le thème du spectacle

En s’intéressant aux comédiens et aux musiciens, Watteau choisit un thème que la peinture utilise depuis l’Antiquité. Voici quelques exemples pour la période 16e-20e siècles.

Caravage. Les musiciens (1597)

Caravage. Les musiciens (1595). Huile sur toile, 92 × 118,5 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. Caravage cherche à représenter un groupe de personnes en vue d'une association allégorique musique-amour. Le joueur de luth accorde son instrument. Le personnage se trouvant derrière lui pourrait être un autoportrait du jeune Caravage. Le musicien vu de dos déchiffre une partition. Enfin, à gauche, un Cupidon ailé tient une grappe de raisin.
Analyse détaillé

Hals. Bouffon au luth (1623-24)

Frans Hals. Bouffon au luth (1623-24). Huile sur toile, 70 × 62 cm, Musée du Louvre, Paris. « S'agit-il d'un simple musicien en représentation ? Tient-il le rôle d'un bouffon comme a pu le faire croire son extrême jovialité ? Ou bien est-il une figure de théâtre comme l'indiquerait son élégant et archaïsant costume de fantaisie (du XVIe siècle) ? [...] En fait ces tableaux, qui appartiennent à ce que l'on nomme le portrait de genre, étaient bien souvent le support d'une réflexion morale sur les plaisirs des sens et leurs dangers. Ainsi ce luthiste pourrait-il être une allégorie de l'ouïe ou bien encore une leçon sur la vanité de la musique, éphémère par essence. » (Notice musée du Louvre)
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Watteau. Les comédiens italiens, 1720

Antoine Watteau. Les Comédiens italiens (1720). Huile sur toile, 64 × 76 cm, National Gallery of Art, Washington. Il s'agit de l'une des dernières toiles de Watteau qui aurait été donnée à son médecin anglais en paiement. A cette époque, des comédiens italiens improvisaient des saynètes satyriques à Paris. Watteau représente les personnages-types de la commedia dell'arte, en particulier Gilles ou Pierrot, amoureux naïf et sensible, ridiculisé car toujours éconduit.
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Jean-Baptiste Pater. Arlequin et Colombine (1721-36)

Jean-Baptiste Pater. Arlequin et Colombine (1721-36). Huile sur bois, 51 × 42 cm, El Paso Museum of Art. Arlequin et Colombine sont deux personnages de la commedia dell’arte italienne. Arlequin est un serviteur qui manque d’intelligence, un valet comique connu pour sa bouffonnerie. Il est amoureux de Colombine qui le mène par le bout du nez. Le tableau de Pater fait apparaître les personnages de théâtre, avec leur costume de scène, comme le faisait déjà Watteau. Mais en les plaçant dans un parc, l’artiste laisse planer le doute. Sont-ils en représentation, avant la représentation ou s’agit-il d’une fiction picturale ?

Édouard Manet. Le fifre (1866)

Édouard Manet. Le fifre (1866). Huile sur toile, 161 × 97 cm, musée d’Orsay, Paris. « Manet, qui avait trouvé dans une manière et des sujets hispanisants, la voie de son propre talent, ne découvre que tardivement, en 1865, l'Espagne et le musée du Prado. Le Pablo de Valladolid de Velasquez l'impressionne particulièrement et le peintre confie alors à son ami Fantin-Latour : "[c'est] le plus étonnant morceau de peinture qu'on ait jamais fait... Le fond disparaît : c'est de l'air qui entoure le bonhomme, tout habillé de noir et vivant".
Un simple et anonyme enfant de troupe se voit donc traité comme un grand d'Espagne. Non seulement, Manet bouleverse les hiérarchies de la représentation, mais il accompagne également ce choix d'un langage audacieusement simplifié. Le peintre utilise ainsi des aplats, très nets dans les noirs, quelques effets de modelé dans les chairs et dans l'étui de l'instrument, et des empâtements dans les blancs qui soulignent les plis des tissus. La palette colorée est très réduite, et l'espace sans profondeur. On distingue à peine la limite entre le plan horizontal du sol et le plan vertical du fond, coloré d'un gris très peu nuancé et totalement dépouillé. » (Commentaire musée d’Orsay)

Edgar Degas. Répétition d'un ballet sur la scène (1874)

Edgar Degas. Répétition d'un ballet sur la scène (1874). Huile sur toile, 65 × 81 cm, musée d’Orsay, Paris. « Degas observe la scène en léger surplomb, de côté, le regard se focalisant sur l'espace délimité par la rampe. A la légèreté des ballerines dansant s'opposent les gestes relâchés de celles qui attendent, à gauche […] Cette peinture en grisaille est immédiatement remarquée lors la première exposition impressionniste en 1874 […] De toutes les scènes de danse réalisées par Degas, la monochromie de cette toile diffère radicalement des véritables "orgies de couleurs" éclaboussant les œuvres plus tardives. Elle s'explique sans doute par le fait que Répétition d'un ballet devait servir de modèle à un graveur. » (Commentaire musée d’Orsay)

Edward Hopper. Deux comédiens (1965)

Edward Hopper. Deux comédiens (1965). Huile sur toile, 73,7 × 101,6 cm, collection particulière. Pour son dernier tableau, Hopper choisit l’allégorie des adieux. Ses deux comédiens ne sont autres que lui-même et son épouse Jo faisant leur dernier tour de piste. Il a 83 ans et Jo 82. Ils mourront en 1967 et 1968. Les deux Pierrot lunaires nous saluent une dernière fois en se tenant la main sur la scène du théâtre de la vie. L’arrière-plan nocturne préfigure le retour prochain vers l’immensité de l’univers.