Gérard de Saint-Jean, Saint Jean-Baptiste au désert (1480-95)

A la fin du 15e siècle, le couvent des chevaliers de Saint-Jean de Haarlem (Pays-Bas) abritait un homme prénommé Geert (Gérard) qui avait le génie de la peinture. Il fut appelé Geertgen tot Sint Jans, c'est-à-dire Petit Gérard qui habite Saint-Jean. Il est aujourd'hui connu en français sous le nom de Gérard de Saint-Jean. Il n'a vécu qu'environ 28 ans en laissant plusieurs chefs-d'œuvre.

 

Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (1480-95)Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (1480-95)

Huile sur bois, 42 × 28 cm, Staatliche Museen, Berlin.

 

Vie de saint Jean-Baptiste

La naissance de Jean le Baptiste ou saint Jean-Baptiste est évoquée dans l'Évangile selon saint Luc. Il serait le fils du prêtre Zacharie et d'Élisabeth, cousine de Marie, mère de Jésus. La naissance de Jean fut annoncée à Zacharie par « l'ange du Seigneur », c'est-à-dire l'archange Gabriel : Élisabeth aura un fils qui s'appellera Jean. L'ange promet également que ce fils « sera grand devant le Seigneur » et qu'il « marchera devant Dieu avec l'esprit et la puissance d'Élie ». L'Évangile selon Matthieu indique que Jean a vécu une vie d'ascète, « caché dans le désert », se nourrissant de « sauterelles et de miel sauvage ». Jean fut appelé le Baptiste car il pratiquait le baptême par immersion dans le Jourdain pour laver les âmes de leurs péchés. Il eut de nombreux disciples et fut surtout celui qui annonça la venue du Christ : « Moi, je vous baptise avec de l'eau, pour vous amener à la repentance, mais vient celui plus fort que moi, et je ne suis pas digne de porter ses sandales. Lui vous baptisera dans l'Esprit saint et le feu ».
Un jour, Jésus vint voir Jean pour être baptisé et il fut immergé dans les eaux du Jourdain. C'est au sortir de l'eau que Jésus « reçoit l'Esprit saint sous la forme d'une colombe ».
Jean-Baptiste mourra tragiquement à la suite d'une querelle familiale. Jean-Baptiste reproche à Hérode Antipas, le roi de Galilée, son mariage avec Hérodiade. Hérode le fait emprisonner. Au cours de la fête d'anniversaire d'Hérode, Salomé, fille d'Hérodiade, danse si bien qu'Hérode lui accorde tout ce qu'elle veut. Elle demande alors, pour venger sa mère, que la tête de Jean-Baptiste lui soit présentée sur un plateau. Ainsi fut fait raconte l'Évangile selon saint Marc.

 

Saint Jean-Baptiste au désert de Gérard de Saint-Jean

D'emblée, l'observateur est frappé par deux éléments : le paysage idyllique dans lequel se trouve Jean-Baptiste et la mélancolie du personnage.

 

Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (détail)Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (détail)


Le paysage n'a rien de réaliste si on se réfère à la vie de Jean-Baptiste relatée ci-dessus. Il se trouvait dans le désert de Judée, aride et hostile, ne pouvant se nourrir que de sauterelles et de miel. Le peintre le transporte dans une contrée verdoyante ayant toutes les caractéristiques du locus amoenus (lieu amène ou idyllique) chanté par Plutarque et qui constitue un thème récurrent de la peinture paysagère occidentale. Le ruisseau où viennent s'abreuver les animaux, les oiseaux que l'on entend presque chanter, la végétation luxuriante mais ordonnée par la magie de l'art, tout cela a été disposé avec soin par Gérard de Saint-Jean pour transformer le désert en paradis terrestre.

 

Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (détail)Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (détail)

 

Il ne faut pas s'étonner que le désert du tableau ne ressemble en rien au désert de Judée. Les peintres de cette époque étaient des artisans qui ne pouvaient se représenter ni le climat ni la végétation du Moyen-Orient. Ils utilisaient donc le paysage de leur propre région dans leurs tableaux : un paysage du nord de l'Europe pour les flamands, les néerlandais et les allemands, un paysage méditerranéen pour les italiens. Ce paysage devait d'ailleurs être embelli. Il n'était pas question de représenter une réalité trop imparfaite car l'art avait précisément pour objectif de rechercher la beauté idéale. Ce paysage est l'un des plus beaux qui ait été peint au 15e siècle.

 

Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (détail)Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (détail)


La figure de saint Jean-Baptiste est la plus douce, la plus modeste, la plus incertaine de toute l'iconographie. Le saint est assis sur un rocher, priant ou méditant, mais avec dans les yeux une multitude de questions. Il n'est pas sûr de lui, il doute et cela le conduit à une certaine mélancolie. En attribuant à un saint des sentiments très fréquents chez les humains, le peintre se situe bien dans le courant de la Première Renaissance. Si la peinture religieuse reste la source d'inspiration majeure, les personnages de la Bible s'humanisent : la pensée de l'homme, ses rêves et ses questionnements deviennent aussi ceux des saints.

 

Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (détail)Gérard de Saint-Jean. Saint Jean-Baptiste au désert (détail)


Lorsque Jean le Baptiste annonce la venue de Jésus de Nazareth, il désigne ce dernier comme l'agneau de Dieu. La présence de l'agneau à côté de Jean est un rappel artistique de cette prophétie. La prophétie aura lieu plus tard puisque Jean-Baptiste est encore dans le désert, mais qu'importe l'ordre chronologique pour le peintre. Il s'agit de concentrer dans la composition les principaux symboles connus des contemporains.

 

Autres compositions sur le même thème

Memling avait déjà, vers 1470, réalisé un petit tableau, moins original, représentant Jean-Baptiste dans le désert. Le thème sera repris à de multiples reprises. Le tableau de Jérôme Bosch (1504-05), est le plus proche de celui de Gérard de Saint-Jean. Mais, bien entendu, Bosch construit un paysage surréaliste autour du prophète. Vers 1510-1515, Léonard de Vinci reprend le thème de façon radicalement différente : Jean-Baptiste devient un bel éphèbe. Raphaël récidive vers 1517 en utilisant le même registre que Léonard. L'influence des Ignudi (jeunes hommes nus) de Michel-Ange est également présente. Vers 1542, le grand coloriste Titien réalise un monumental et majestueux Jean-Baptiste devenu désormais un homme physiquement puissant et sûr de lui. Avec Caravage et Georges de la Tour, le travail du peintre se porte sur la lumière et l'on obtient une composition plus dépouillée et emprunte de tragique. Philippe de Champaigne, à la fin du 17e siècle réalise une composition allégorique avec un personnage désignant le christ dans un paysage typique du classicisme français.

Hans Memling. Saint Jean-Baptiste au désert (v. 1470)

Hans Memling. Saint Jean-Baptiste au désert (v. 1470)

Huile sur bois, 32 × 24 cm, Alte Pinakothek, Munich

Bosch. Saint Jean-Baptiste dans le désert (1504-05)

Jérôme Bosch. Saint Jean-Baptiste dans le désert (1504-05)

Huile sur bois, 48 × 40 cm, Museo Lázaro Galdiano, Madrid.

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Vinci. Saint Jean-Baptiste - Bacchus (1510-15)

Léonard de Vinci. Saint Jean-Baptiste - Bacchus (1510-15)

Huile sur bois transposée sur toile, 177 × 115 cm, Musée du Louvre, Paris.

 Raphaël. Saint Jean-Baptiste au désert (v. 1517)

Raphaël. Saint Jean-Baptiste au désert (v. 1517)

Huile sur bois, 135 × 142 cm, musée du Louvre, Paris.

Titien. Saint Jean-Baptiste au désert (v. 1542)

Titien. Saint Jean-Baptiste au désert (v. 1542)

Huile sur toile, 201 × 134 cm, Gallerie dell'Accademia, Venise.

Caravage. Saint Jean-Baptiste (v. 1604)

Caravage. Saint Jean-Baptiste (v. 1604)

Huile sur toile, 172,5 × 104,5 cm, Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City.

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Georges de la Tour. Saint Jean-Baptiste au désert (v. 1651)

Georges de la Tour. Saint Jean-Baptiste au désert (v. 1651)

Huile sur toile, 81 × 101 cm, musée départemental Georges de La Tour, Vic-sur-Seille.

Philippe de Champaigne. Saint Jean-Baptiste (1675-1700)

Philippe de Champaigne. Saint Jean-Baptiste (1675-1700)

Huile sur toile, 131 × 98 cm, musée de Grenoble.

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