Jacopo da Pontormo. Déposition (1526-28)

 
 

La Déposition de Jacopo da Pontormo peut être considérée comme l’acte de naissance du courant maniériste. Bien entendu, rien ne peut naître ex nihilo et des tendances antérieures en ce sens étaient perceptibles, en particulier chez Michel-Ange et Léonard de Vinci. Par l’enchevêtrement des corps et l’audace chromatique, le tableau de Pontormo fit une forte impression sur tous ceux qui le découvrirent à l’époque. Chef-d’œuvre oblige, il continue aujourd’hui à nous interroger.

 

 

Pontormo. Déposition (v. 1528)

Pontormo. Déposition (v. 1528)

Huile sur bois, 313 × 192 cm, Cappella Capponi, Santa Felicita, Florence.

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Contexte historique et artistique

L’Italie est en guerre. La sixième Guerre d’Italie (1521-1526) avait opposé le roi de France François 1er à l’empereur du Saint-Empire romain germanique Charles Quint. Les français entrent en Italie en 1524 mais sont vaincus en 1525 à Pavie. En 1526, le pape conclut un accord, appelé ligue de Cognac, avec le roi de France, le duché de Milan, la République de Venise, la République de Gênes et la Florence des Médicis. Cette alliance suscitera une intervention armée de Charles Quint en Italie qui se terminera par le sac de Rome en 1527. Les troupes impériales, composées de mercenaires allemands et espagnols, pénètrent dans la ville, saccage le patrimoine artistique et rançonne la population. Le nombre de morts est très important. Les cadavres n’étant pas enterrés, la peste succède au massacre. La population de Rome est divisée par cinq lorsque les troupes évacuent la ville en février 1528.

 

Pontormo. Vue de la chapelle Capponi

Vue actuelle de la chapelle Capponi

 

C’est dans ce contexte troublé qu’en 1525 Ludovico di Gino Capponi (1482-1434), banquier et homme politique florentin, acquiert une chapelle dans le couvent Santa Felicita de Florence pour en faire un monument funéraire pour lui et ses héritiers. Jacopo da Pontormo est chargé de la décoration de l’édifice. La fresque du plafond, qui représentait Dieu le Père, a été perdue. Il subsiste une fresque représentant l'Annonciation, en assez mauvais état, et la Déposition, tableau d'autel que l'on aperçoit au fond dans son cadre.

Avec cette œuvre, Pontormo bouleverse la représentation traditionnelle de cette scène, souvent peinte depuis le 13e siècle. Raphaël avait atteint une sorte de perfection classique alliant le réalisme des personnages et l’équilibre de la composition.

 

Raphaël. Déposition (1507)

Raphaël. Déposition (1507)

Huile sur bois, 184 × 176 cm, Galleria Borghese, Rome.

 

Raphaël place la scène dans un cadre naturel lui permettant de donner de la profondeur au tableau. Au premier plan, les personnages ont des postures et des mimiques à peu près crédibles dans un contexte dramatique. Les couleurs choisies visent à la fois le réalisme et la parfaite harmonie.

Le chef-d’œuvre de Pontormo ne respecte aucun des choix du chef-d’œuvre de Raphaël.

 

Analyse de l’œuvre

Le thème de la déposition du Christ

Après la crucifixion de Jésus-Christ, son corps est descendu de la croix par Joseph d'Arimathie et Nicodème (descente de croix) puis déposé (déposition du Christ) pour être remis à sa mère Marie. Ce thème a beaucoup inspiré les artistes car il recèle un potentiel dramatique évident et induit une composition complexe par le nombre de personnages présents autour du Christ mort.

L’œuvre de Pontormo fait apparaître la Vierge levant le bras au-dessus du Christ. Joseph figure à l’extrême-droite et il est admis qu’il s’agit d’un autoportrait de Pontormo. Marie-Madeleine, disciple du Christ, est placée devant la Vierge, de dos et tenant un linge. Les autres personnages ne sont pas identifiables. A l’exception de celui du Christ, les visages ne sont pas vraiment individualisés. Les visages masculins des deux porteurs du Christ ne se différencient pas des visages féminins, ce qui leur donne une apparence androgyne.

 

Pontormo. Déposition, détail

Pontormo. Déposition, détail

 

Un tableau qui bouscule les conventions

Le tableau de Pontormo semble au premier abord constituer une régression par rapport aux exigences de la Haute Renaissance italienne qu’exprime si bien Raphaël. Mais il apparaît rapidement que l’artiste poursuivait un autre objectif et tentait précisément de se libérer des normes de représentation instaurées par le classicisme.

La quasi-absence de perspective se traduit par la disparition de l’arrière-plan à l’exception d’un petit nuage. L’ensemble de l’espace est occupé par le groupe de personnages. Ce choix de composition permet de privilégier au maximum les surfaces et les postures, mais néglige la profondeur et aplatit donc la représentation. Le réalisme de la Renaissance exigeait une vraisemblance physique des figures humaines. Pontormo s’en affranchit et nous propose un enchevêtrement de personnages, qui défie les lois de la physique, paraît à la fois totalement artificiel et esthétiquement sublime. Pas de croix, pas d’échelle, pas de rocher, simplement un groupe structuré verticalement et reposant sur un sol lisse comme une scène de théâtre.

 

Pontormo. Déposition, détail

Pontormo. Déposition, détail

 

Le peintre a donc traduit en peinture une idée de la déposition du Christ sans chercher à respecter l’idéal perspectiviste et réaliste de ses prédécesseurs. Il a voulu également exacerber la puissance spirituelle de l’ensemble par des visages au bord de la sidération et des postures appuyées. Le maniérisme épure ainsi la représentation en plaquant sur le support une image intérieure propre à l’artiste, sans souci de vérité concrète.

 

Pontormo. Déposition, détail

Pontormo. Déposition, détail

 

Le registre chromatique est totalement novateur. Le peintre choisit pour ses personnages des couleurs claires contrastant sur le fond sombre et illuminant puissamment la composition : bleu clair, gris-bleu, rose, saumon, brun clair, vert clair. La blondeur des chevelures confirme ce choix de la clarté, le Christ ayant la chevelure la plus foncée. Là encore, le monde intérieur de l’artiste supplante la réalité, comme s’il s’agissait de déposer un rêve sur un panneau de bois.

 

Pontormo. Déposition, détail

Pontormo. Déposition, détail

 

 

Pontormo. Déposition, détail

Pontormo. Déposition, détail

 

La confrontation de la Déposition de Raphaël de 1507 et de celle de Pontormo de 1528 permet du comprendre en un clin d’œil le caractère presque révolutionnaire du travail de Pontormo. Seul un bon connaisseur de la peinture de l’époque pouvait accepter une œuvre si novatrice. C’était le cas du commanditaire Ludovico Capponi qui était en contact avec les plus grands artistes de la cour papale, dont Raphaël. Les successeurs de Pontormo, s’ils s’inspirent de l’esthétique nouvelle, ne vont pas aussi loin dans la rupture de la représentation par rapport au réel.

 

Autres compositions maniéristes sur le même thème

Bronzino. Déploration sur le Christ mort (1540-45)

Bronzino. Déploration sur le Christ mort (1540-45). Huile sur bois, 268 × 173 cm, musée des Beaux-Arts et d'Archéologie, Besançon. Le Christ repose ici dans les bras de la Vierge (Pietà ou Vierge de Pitié) et il est soutenu à gauche par Jean l'Évangéliste et à droite par Marie-Madeleine. Il s'agit de l'original du retable d'autel de la chapelle d'Eléonore de Tolède dans le Palazzo Vecchio de Florence. Il a été envoyé à Besançon peu après son achèvement en 1545 comme cadeau au secrétaire de l'empereur Charles Quint avec lequel Cosme de Médicis avait engagé d'importantes négociations diplomatiques. Une copie a été réalisée pour la chapelle. Les postures des personnages et les couleurs crues rattachent l'œuvre au maniérisme.

Vasari. Pietà (v. 1550)

Giorgio Vasari. Pietà (v. 1550). Huile sur bois, 174 × 130 cm, musée de la Chartreuse, Douai. La Vierge Marie pleure Jésus-Christ, son enfant mort, qu'elle tient sur ses genoux. Le Christ vient d'être crucifié et n'a pas encore été mis au tombeau. Anciennement attribuée à Francesco Morandini, cette Pietà est désormais unanimement reconnue comme une œuvre de Vasari. « L'idéalisation des visages, les musculatures puissantes, le répertoire gestuel sont autant d'éléments qui caractérisent la deuxième génération maniériste à Florence. Le corps encore souple du Christ est un souvenir incontestable de la Pietà de Michel Ange alors que le profil et la chevelure bouclée de saint Jean évoquent les figures de Rosso. A ces influences, s'ajoute un goût pour une gamme variée de couleurs acides qui créent de précieux effets de décoloration. » (Notice musée de la Chartreuse de Douai)

Prospero Fontana. La déposition (1563)

Prospero Fontana. La déposition (1563). Huile sur toile, 193 × 116,5 cm, Art Gallery of New South Wales, Sydney. Prospero Fontana (1512-1597), était un peintre maniériste qui travailla pour le pape Jules III et à la réalisation des fresques du Palazzo Vecchio de Florence avec Giorgio Vasari. Il fut également un professeur réputé qui enseigna à Agostino et Ludovico Carracci. Son style typiquement maniériste peut être illustré par ce tableau qui emprunte au chef-d’œuvre de Pontormo de 1528, tout en respectant les préceptes de composition classiques.

 

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