Fra Angelico, Noli me tangere (1440-41)

 

Guido di Pietro (v. 1400-1455), moine dominicain ayant le génie de la peinture, fut appelé Fra Angelico (Frère Angelico) après sa mort et reste célèbre aujourd’hui sous ce pseudonyme. Noli me Tangere est un élément d’un ensemble de fresques réalisées par l’artiste au couvent San Marco de Florence.

 

Fra Angelico. Fresques de San Marco. Noli me tangere (1440-41)

Fra Angelico. Fresques de San Marco. Noli me tangere (1440-41)

Fresque, 166 × 125 cm, Couvent San Marco, Florence.

Noli me tangere (Ne me touche pas) : paroles prononcées par Jésus-Christ ressuscité, le dimanche de Pâques, à l'adresse de Marie-Madeleine.

Image HD sur WIKIPÉDIA

 

Le couvent San Marco

Le couvent San Marco de Florence date, pour sa partie la plus ancienne, du 13e siècle. En 1438, Cosme de Médicis dit Cosme L'Ancien (1389-1464) décide de restaurer l’édifice qui s’était dégradé. Les travaux de rénovation sont dirigés par l'architecte Michelozzo (1396-1472) qui emprunte largement les conceptions architecturales de Brunelleschi (1377-1446). C'est dans cet ensemble architectural que Fra Angelico réalise l'un des plus émouvants cycles de fresques de l'histoire de l'art. Il y travaille longuement, certainement jusqu'à 1445 et peut-être jusqu'à 1450. Fra Angelico ne fut pas le seul artiste appelé à décorer le couvent. Benozzo Gozzoli (1420-1497) et plus tard Domenico Ghirlandaio (1449-1494), participèrent également au travail. Les espaces communs du couvent et chaque cellule ont ainsi été décorés de scènes d’inspiration religieuse. Noli me tangere se trouve dans la cellule 1 du couvent.

 

La technique de la fresque

La technique de la fresque consiste à peindre sur un enduit frais (mélange de sable et de chaux) de telle sorte que la peinture s'incorpore à l'enduit et devient aussi dure en séchant que l'enduit lui-même. Il en résulte une stabilité remarquable. Mais pour l'artiste, un inconvénient majeur apparaît : il doit travailler très vite (une journée maximum) car après séchage, aucune retouche n'est possible. Une grande maîtrise est nécessaire pour travailler aussi rapidement sans laisser apparaître de défauts majeurs.

 

Analyse de Noli me tangere de Fra Angelico

La tradition chrétienne relate l’épisode Noli me tangere de la façon suivante. Le dimanche de Pâques, c'est-à-dire trois jours après la crucifixion, Marie-Madeleine (Marie de Magdala), disciple de Jésus, se rend au tombeau du Christ afin de se recueillir. Elle se penche à l’intérieur du tombeau et s’aperçoit que le corps de Jésus a disparu. A sa place, se trouvent deux anges vêtus de blanc qui lui demandent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? ». Marie-Madeleine répond : « Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. » A ce moment, Marie-Madeleine se retourne et voit un homme qu’elle prend pour un jardinier car il a une bêche sur l’épaule. L’homme dit : « Marie ! » et elle répond : « Maître ! ». Alors Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : "Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu". » (Évangile selon saint Jean, chapitre 20, versets 11 à 18)

Fra Angelico a choisi de représenter le moment où Jésus prononce ces paroles souvent commentées par les exégètes de la Bible, et parfois de façon savante. Mais leur signification première est assez évidente. La vie terrestre du Christ est achevée. N’étant pas un homme ordinaire, mais le fils de Dieu, sa résurrection lui permet de prononcer ces dernières paroles indiquant qu’il reste présent. Marie-Madeleine ne doit pas le retenir car il n’appartient plus au monde des vivants. Elle doit aller prévenir les disciples que le Christ est monté auprès de son Père, leur Dieu.

 

Fra Angelico. Noli me tangere, détail

Fra Angelico. Noli me tangere, détail

 

Fra Angelico traduit ce message spirituel par une composition simple mais ambitieuse par son contenu émotionnel. A gauche, le tombeau ouvert duquel Jésus est sorti, est creusé dans la roche. Les deux personnages ont des postures indiquant un élan interrompu. Marie-Madeleine a été surprise en reconnaissant le Christ et s’est agenouillée. Elle tente de s’approcher de lui mais les paroles qu’il prononce l’arrêtent. Jésus est représenté dans une posture qui est proche de la lévitation. Les deux pieds sont inversés et, malgré la bêche qu’il porte sur l’épaule, son attitude est celle de la distance bienveillante et du départ. Il arrête la main de Marie-Madeleine, avec un geste à la fois doux et majestueux pour signifier qu’il n’appartient plus au royaume des vivants.

Les deux personnages ont été placés dans un jardin entourés de palissades, visibles à l’arrière-plan. La végétation abondante et le sol entièrement recouvert d’espèces florales constituent un choix esthétique courant au 15e siècle. Les artistes n’avaient aucune connaissance géographique précise et imaginaient l’environnement naturel en fonction de ce qu’ils observaient dans leur propre contrée. Seul le palmier évoque la Palestine au climat sec.

 

Fra Angelico. Noli me tangere, détail

Fra Angelico. Noli me tangere, détail

 

En observant de plus près le sol entre Marie-Madeleine et Jésus, les stigmates de la crucifixion apparaissent sur les pieds du Christ. Les fleurs rouges, vues de loin, ne sont en fait que la réitération des stigmates sur les feuilles des plantes. Le rouge symbolise aussi le péché au 15e siècle. A cette époque, le personnage de Marie-Madeleine était assez composite et confondu avec Marie de Béthanie à la réputation controversée. Trois petites croix rouges ont été dessinées aux pieds de Marie-Madeleine. Elles symbolisent la Passion du Christ – c’est-à-dire les souffrances qui ont précédé sa mort sur la croix – et la Trinité, dogme chrétien selon lequel il existe un Dieu unique en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

La fresque ne permet pas les raffinements techniques de la tempera et encore moins de la peinture à l’huile qui apparaît dès le début du 15e siècle en Flandre. Mais Fra Angelico parvient à produire un chef-d’œuvre. L’élégance des personnages, leur calme majesté, la maîtrise chromatique associant couleurs froides de la végétation et couleurs chaudes des fleurs, de la robe de Marie-Madeleine et de la palissade, impriment à la composition une dimension émotionnelle puissante. Les moines du couvent de San Marco, qui connaissaient parfaitement l’épisode biblique, ne pouvaient qu’être confortés dans leur foi par la grâce d’une telle évocation.

 

Autres compositions sur le même thème

Le thème Noli me tangere a inspiré de nombreux peintres. La résurrection du Christ est en effet un épisode connu de tous les chrétiens et possède des caractéristiques intrinsèques facilitant une visualisation : simplicité de la composition (deux personnages), postures des deux protagonistes, émotion de Marie-Madeleine, Jésus-Christ ressuscité mais rejoignant le Père, donc gardant une distance avec les humains.


Giotto. Noli me tangere (v. 1320)Giotto. Noli me tangere (v. 1320). Fresque, Basilique Saint-François d'Assise, église inférieure. Le pré-Renaissance italienne, dont Giotto est le plus grand peintre, commence à humaniser les personnages bibliques en leur attribuant des émotions humaines, ce qui était proscrit au Moyen Âge.


Corrège. Noli me tangere (v. 1525)Corrège. Noli me tangere (v. 1525). Huile sur bois, transféré sur toile, 130 × 103 cm, Musée du Prado, Madrid. Le mouvement (les deux bras du Christ et le bras de Marie-Madeleine) suit approximativement la diagonale du tableau. Le paysage en arrière-plan, avec le jour qui se lève, semble inspiré de Léonard de Vinci.


Bronzino. Noli me tangere (1561)Agnolo Bronzino. Noli me tangere (1561). Huile sur bois, 291 × 195 cm, musée du Louvre, Paris. Maniérisme oblige, l'essentiel ici est dans les postures des personnages : déhanchement du Christ pour éviter Marie-Madeleine, révérence de cette dernière. Mais la réussite chromatique est totale : figures et arrière-plan.


Nicolas Poussin. Noli me tangere (1653)Nicolas Poussin. Noli me tangere (1653). Huile sur bois, 47 × 39 cm, musée du Prado, Madrid. Le Christ de Poussin est un bel homme ordinaire par l’apparence, spiritualisé par la posture de dévotion de Marie-Madeleine.


Lorrain. Paysage avec la scène Noli Me Tangere (1681)

Claude Lorrain. Paysage avec la scène Noli me tangere (1681). Huile sur toile, 84,5 × 141 cm, Städelsches Kunstinstitut, Francfort. Claude Lorrain, grand paysagiste du 17e siècle, utilisait des épisodes religieux ou mythologiques pour placer des personnages dans ses paysages.

Image HD sur GOOGLE ART PROJECT


 

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