Élisabeth Vigée-Le Brun. Autoportrait au Chapeau de Paille (1782)

Génie précoce de la peinture, Élisabeth Vigée-Le Brun rencontre le succès dès l’âge de quinze ans en peignant des portraits. Elle en réalisera 660 au cours de sa longue carrière. Elle sait donner de ses modèles une image flatteuse et l’avoue elle-même dans ses Souvenirs : « Je tâchais, autant qu’il m’était possible, de donner aux femmes que je peignais l’attitude et l’expression de leur physionomie ; celles qui n’avaient pas de physionomie, on en voit, je les peignais rêveuses et nonchalamment appuyées. »

L’autoportrait au chapeau de paille respecte ces préceptes tout en s’inspirant d’une composition de Rubens.

 

 

Elisabeth Vigée-Le Brun. Autoportrait au Chapeau de Paille (1782)

Élisabeth Vigée-Le Brun. Autoportrait au Chapeau de Paille (1782)

Huile sur toile, 97,8 × 70,5 cm, National Gallery, Londres

Image HD sur WIKIMEDIA

 

 

Historique de l’œuvre

Cet autoportrait a été peint à Bruxelles en 1782 au cours d’un voyage d’Élisabeth Vigée-Le Brun en Flandre et aux Pays-Bas. Après avoir vu le portrait de Suzanne Fourment par Rubens, intitulé Le chapeau de paille (1622-25), la jeune artiste (elle a 27 ans) décide d’utiliser le même accessoire pour obtenir le même effet d’ombre légère sur le visage.

 

 

Rubens. Le Chapeau de Paille ou Suzanne Fourment (1622-25)

Rubens. Le Chapeau de Paille ou Suzanne Fourment (1622-25)

Huile sur bois, 79 × 55 cm, National Gallery, Londres.

 

 

Elisabeth Vigée-Le Brun raconte dans ses Souvenirs l’effet que fit sur elle le tableau de Rubens et le succès qu’obtint le sien à Paris.

 « Nous revînmes en Flandre revoir les chefs-d’œuvre de Rubens. Ils étaient bien mieux placés alors qu’ils ne l’ont été depuis au musée de Paris ; tous produisaient un effet admirable dans ces églises flamandes. D’autres chefs-d’œuvre du même maître ornaient les galeries d’amateurs : à Anvers, je trouvai chez un particulier le fameux chapeau de paille qui vient d’être vendu dernièrement à un anglais pour une somme considérable. Cet admirable tableau représente une des femmes de Rubens ; son grand effet réside dans les deux différentes lumières que donnent le simple jour et la lueur du soleil (1), et peut-être faut-il être peintre pour juger tout le mérite d’exécution qu’a déployé là Rubens. Ce tableau me ravit et m’inspira au point que je fis mon portrait à Bruxelles en cherchant le même effet. Je me peignis portant sur la tête un chapeau de paille, une plume et une guirlande de fleurs des champs, et tenant ma palette à la main. Quand le portrait fut exposé au salon, j’ose vous dire qu’il ajouta beaucoup à ma réputation. Le célèbre Muller l’a gravé ; mais vous devez sentir que les ombres noires de la gravure enlèvent tout l’effet d’un pareil tableau.

Peu de temps après mon retour de Flandre, en 1783, le portrait dont je vous parle et plusieurs autres ouvrages décidèrent Joseph Vernet à me proposer comme membre de l’Académie royale de peinture.

(1) Les clairs sont au soleil ; ce qu’il me faut appeler les ombres, faute d’un autre mot, est le jour. »

(Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Le Brun, tome 1, p 82)

 

Le tableau exposé à la National Gallery de Londres est une réplique réalisée par Elisabeth Vigée-Le Brun du tableau peint à Bruxelles. Le tableau original se trouve dans une collection particulière en France.

 

Analyse de l’œuvre

Elisabeth Vigée-Le Brun a peint, tout au long de sa carrière, de nombreux autoportraits où elle apparaît seule ou avec sa fille Julie. Le fond est en général neutre et les modèles portent des vêtements simples et non les vêtements d’apparat qui dominaient encore dans les portraits de l’aristocratie. L’Autoportrait au chapeau de paille respecte ces principes généraux.

Le chapeau de feutre que portait Suzanne Fourment chez Rubens a été remplacé par un chapeau de paille orné de fleurs des champs et d’une plume d’autruche.

 

 

Elisabeth Vigée-Le Brun. Autoportrait au Chapeau de Paille, détail

Elisabeth Vigée-Le Brun. Autoportrait au Chapeau de Paille, détail

 

 

Comme chez Rubens, le chapeau à larges bords permet à l’artiste de travailler les effets d’ombre et de lumière sur le visage. La composition reprend aussi à Rubens le contraste entre le visage à mi-ombre et le décolleté en pleine lumière. Le fond constitué d’un ciel bleu parsemé de nuages est également emprunté à Rubens. L’artiste laisse entendre que le modèle a été placé en plein air, peut-être à la campagne. Mais les peintres de cette époque travaillant en atelier, il s’agit d’une pure fiction artistique.

Les innovations viennent, chez Élisabeth Vigée-Le Brun, de l’image de la femme. Alors que Rubens évoque une Suzanne Fourment quelque peu engoncée dans une robe lui serrant la poitrine, Vigée-Le Brun habille son modèle d’une robe simple pour l’époque, dite « à la grecque », dont elle avait lancé la mode. Le décolleté lâche donne une impression de liberté et non de contrainte comme chez Rubens. L’abondante chevelure naturelle reposant en boucles sur les épaules accentue cette impression. Le regard franchement posé sur l’observateur s’oppose également au regard oblique de Suzanne Fourment.

 

 

Elisabeth Vigée-Le Brun. Autoportrait au Chapeau de Paille, détail

Elisabeth Vigée-Le Brun. Autoportrait au Chapeau de Paille, détail

 

 

Élisabeth Vigée-Le Brun se représente en femme active, la palette et les pinceaux à la main, alors que les bras de la belle-sœur de Rubens sont modestement repliés. L’originalité du portrait provient sans doute de la synthèse réussie de la féminité et de la liberté d’allure, ce qui n’allait pas de soi au 18e siècle. Mais les femmes cultivées de cette époque entendaient apparaître comme telles pour la postérité. Le grand portrait au pastel de la marquise de Pompadour réalisé par Quentin de la Tour entre 1752 et 1755, montrait déjà une femme entourée de livres et de partitions.

Le succès de cet autoportrait d’une femme artiste ne s’est jamais démenti. Remarquable réussite formelle, il donne aussi une image atypique d’une femme particulièrement originale : proche de la reine Marie-Antoinette, mais travaillant comme un homme, attachée à la royauté et fuyant la Révolution, mais préfigurant par son statut social l’évolution ultérieure de la condition féminine.

 

 

Autres compositions « au chapeau de paille » d’Élisabeth Vigée-Le Brun

 

Le succès du tableau attira de multiples commandes. De nombreuses femmes, y compris la reine, souhaitèrent apparaître en chapeau de paille et vêtues d’une robe simple.

Vigée-Lebrun. Duchesse de Polignac, 1782

Duchesse de Polignac (1782). Huile sur toile, 92,2 × 73,3 cm, Château de Versailles. Yolande Martine Gabrielle de Polastron (1749-1793), comtesse puis duchesse de Polignac, marquise de Mancini, est l’amie et confidente de la reine Marie-Antoinette. En 1782, elle obtient la charge de gouvernante des enfants royaux.

Elisabeth Vigée-Le Brun. Elisabeth de France, 1782

Elisabeth de France (v. 1782). Huile sur toile, 110 × 82 cm, Château de Versailles. La sœur de Louis XVI, dite Madame Elisabeth (1764-1794), fut également victime de la Terreur. Condamnée à mort par le Tribunal révolutionnaire, elle fut exécutée le 10 mai 1794.

Elisabeth Vigée-Le Brun. Marie-Antoinette a la rose, 1783

Marie-Antoinette à la rose (1783). Huile sur toile, 93 × 73 cm, National Gallery of Art, Washington. L’original a disparu. Il existe cinq répliques de ce portrait dans différents musées. Il fit scandale au Salon de 1783 car la reine était en gaule (ou gaulle), c’est-à-dire vêtue d’une simple robe de mousseline ou de percale considérée comme une tenue d’intérieur. Le portrait fut rapidement retiré de l’exposition et Elisabeth Vigée-Le Brun le remplaça par celui-ci, portant le même intitulé, mais plus grand (113 × 87 cm) et se trouvant actuellement au Château de Versailles.

Elisabeth Vigée-Le Brun. Duchesse de Caderousse, 1784

Duchesse de Caderousse (1784). Huile sur toile, 105 × 76 cm, collection particulière. Marie-Gabrielle de Sinéty (1760-1832), duchesse de Caderousse, est la fille du marquis André de Sinéty et de Marie-Anne de Ravenel. Mariée en 1779 avec André Joseph Hippolyte de Gramont, duc de Caderousse (1761-1817), elle en aura quatre enfants. La famille de Gramont est de très ancienne noblesse.

 

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