Agnolo Bronzino. Allégorie avec Vénus et Cupidon (v. 1545)

 
 

Agnolo di Cosimo fut surnommé Il Bronzino, probablement à cause de sa peau foncée. Il est donc connu aujourd'hui sous le nom d'Agnolo Bronzino (1503-1572). Il fut l’unique élève de Jacopo da Pontormo (1494-1557), l'un des initiateurs du maniérisme.

 

Bronzino. Allégorie avec Vénus et Cupidon (v. 1545)

Agnolo Bronzino. Allégorie avec Vénus et Cupidon (v. 1545)

Huile sur bois, 146 × 116 cm, National Gallery, Londres

Image HD sur NATIONAL GALLERY et WIKIPÉDIA

 

Historique de l’œuvre

Giorgio Vasari (*) signale un tableau de Bronzino d’une singulière beauté qui fut envoyé au roi de France François Ier. Il n’indique pas le commanditaire du tableau mais il est probable qu’il s’agissait de Cosme Ier de Médicis, dit Cosme l’Ancien (1519-1574), duc de Florence puis grand-duc de Toscane, l’un des plus grands mécènes de l’époque. Agnolo Bronzino travaillait en effet pour la famille du prince et était devenu le portraitiste officiel de la cour. On ne sait si l’affirmation de Vasari est exacte, mais l’œuvre représente le cadeau idéal à offrir à François Ier, dont le goût pour l’art italien était connu. Le contenu érotique du tableau et les énigmes qu’il contient correspondaient également à la personnalité du souverain français qui aimait déchiffrer le symbolisme des créations picturales.

Le tableau fut emmené à Vienne par Napoléon Ier en 1813. Il y resta jusqu’à 1860, date de son acquisition par la National Gallery de Londres.

 

(*) Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes (première édition 1550, remaniée en 1568).

 

Analyse d’Allégorie avec Vénus et Cupidon d’Agnolo Bronzino

Cette Vénus enlacée, qui tient la flèche lancée par Cupidon, est menacée par des personnages inquiétants et maléfiques surgissant des profondeurs du tableau. L'intention érotique est évidente, mais le mal, défini par la religion, est omniprésent dans les esprits de l'époque. Il s'agit ainsi d'une allégorie de la luxure. Les nus à la carnation parfaite et à l'élégance maniériste se détachent sur un superbe fond bleu outremer.

 

Le baiser incestueux

Le baiser incestueux

 

La scène centrale représente Vénus et Cupidon, son fils, tendrement enlacés. Vénus (Aphrodite chez les grecs) est identifiable à la pomme d’or qu’elle tient dans la main gauche et que Pâris lui avait remise à l’issue d’un concours. Il s’agit de la pomme de la discorde. Cupidon (Éros chez les grecs) est le fils de Mars et de Vénus et le dieu de l’Amour. Il est en général muni d’un arc et d’un carquois de flèches. Les flèches symbolisent le désir dans le cœur des hommes et des dieux. Vénus tient ici dans sa main une des flèches de son fils Cupidon. Cette mise en scène mythologique autorise l’artiste à peindre une scène d’inceste. Cupidon pose sa main droite sur le sein de Vénus et l’embrasse d’une manière qui n’a rien de filiale en rapprochant la tête de sa mère avec sa main gauche. Les corps sont représentés dans des postures très artificielles (cambrure de Cupidon, position semi-assise et bras levé de Vénus) constituant une des caractéristiques du maniérisme. Il ne s’agit pas de refléter une réalité mais de créer une œuvre d’art jugée suprêmement élégante par une petite minorité de connaisseurs. Au 16e siècle, le tableau n’était évidemment pas destiné à être exposé mais à stimuler l’intérêt des grands aristocrates et des rois pour la création artistique. Une telle composition devait décorer les appartements privés des puissants, mais les bourgeois et a fortiori le peuple de l’époque ne pouvaient imaginer son existence. La grande liberté de l’artiste résulte de cette convention avec le commanditaire.

Cette peinture est aussi une allégorie, c’est-à-dire la représentation métaphorique d’une abstraction, par exemple la justice, la luxure, etc. L’allégorie était courante dans l’Antiquité et la redécouverte de l’art antique l’a remise au goût du jour à la Renaissance. L’allégorie satisfait le goût des énigmes de l’élite intellectuelle de l’époque : il fallait rechercher dans le tableau un sens caché, à connotation morale, perceptible seulement des initiés.

L’Allégorie avec Vénus et Cupidon comporte ainsi, encadrant la scène érotique centrale, six personnages ayant chacun une signification cachée.

1. A droite de Vénus, un putto souriant fait le geste de lancer des roses vers Vénus. Mais, ce faisant, il a marché sur une épine et son pied gauche saigne. L’enfant turbulent, dont le geste anime la scène, a été attiré par Vénus et a manqué de prudence : l’amour a aussi ses épines.

 

Le putto

Le putto

 

L epine dans le pied du putto

L’épine dans le pied du putto

 

2. Le visage de la petite fille située derrière le putto est associé à un corps composite (queue de reptile, patte de lion). En offrant à Vénus un gâteau de miel et en cachant le dard de sa queue, elle représente la Tromperie ou encore la femme tentatrice, vieux mythe chrétien de l’Ancien Testament.

 

La tromperie

La Tromperie

 

3. Les masques placés au pied du putto et regardant vers Vénus évoquent également la dissimulation.

 

Les masques

Les masques

 

4. Le vieil homme barbu tenant un voile bleu représente le Temps. Il semble vouloir recouvrir d’un voile la scène érotique. Le passage du temps efface toute chose.

 

Le Temps

Le Temps

 

5. En haut à gauche apparaît la figure de l’Oubli, semblable à un masque à l’expression horrifiée devant l’amour incestueux de Vénus et Cupidon. L’Oubli tient également le voile bleu qu’il semble disputer au Temps. Le temps provoque l’oubli.

 

L'Oubli

L’Oubli

 

6. La femme hurlante située à gauche est interprétée par Vasari comme la Jalousie. Des études plus récentes ont associé cette figure à la syphilis, les hurlements représentant la folie causée par la maladie.

 

La femme hurlante

La femme hurlante

 

La représentation du désir sexuel nécessitait au 16e siècle des péripéties mythologiques et des conventions esthétiques. Vénus et Cupidon apparaissent ainsi dans des postures très éloignées de tout réalisme et leurs corps sont traités en statues de marbre. Toutes les imperfections du corps humain ont été bannies : il s’agit de dieux à la plastique parfaite et pouvant se comporter d’une manière interdite aux humains.

 

Comme une statue de marbre

Comme une statue de marbre

 

Ce somptueux tableau satisfait la fascination-répulsion pour l’érotisme que pouvait ressentir la petite élite à laquelle il était destiné. La scène d’inceste, sujet principal, est encadrée par un ensemble allégorique rappelant les grands principes moraux. Il s’agit donc de regarder le mal avec délice tout en décryptant la symbolique des figures allégoriques. Cet exercice intellectuel justifie aux yeux des initiés de l’époque la représentation de l’amour physique, grave transgression des préceptes religieux. Cette transgression sublimée par la réflexion n’était sans doute pas le moindre des plaisirs des rares initiés de Florence et de la cour de France.

 

Autres compositions sur le même thème

Le thème de Vénus et Cupidon est particulièrement fréquent dans la peinture italienne du 16e siècle. Ces tableaux à connotation érotique sont commandés par de grands seigneurs pour décorer leurs appartements privés. Ils ne sont pas exposés dans les parties des palais utilisées pour recevoir. Au 20e siècle le sujet sera tourné en dérision par certains peintres, en particulier Dali.


Jacopo Palma (il Vecchio). Vénus et Cupidon (1520-25)Jacopo Palma (il Vecchio). Vénus et Cupidon (1520-25). Huile sur toile, 118 × 209 cm, Fitzwilliam Museum, Cambridge. La flèche tendue par Cupidon à Vénus marque l’intention érotique.


Corrège. Vénus et l'Amour découverts par un satyre (1524-27)Corrège. Vénus et l'Amour découverts par un satyre (1524-27). Huile sur toile, 190 × 124 cm, musée du Louvre, Paris. « On voit donc ici à côté de Vénus, Éros endormi, épuisé par sa victoire sur Hercule, dont il a conquis la peau de lion, attribut de la Force, sur laquelle il est d'ailleurs couché. Quant au satyre, créature mi-homme mi-bouc qui est dans la mythologie gréco-latine un démon de la nature volontiers adonné aux nymphes, il offre ici l'image de l'indiscrétion et de la concupiscence en dépit du geste qui voile son désir. » (Notice musée du Louvre). Il s'agit d'une allégorie de l'amour terrestre, assimilé au désir, par opposition à l'amour céleste, à caractère spirituel.


Lorenzo Lotto. Vénus et Cupidon (1525-30)Lorenzo Lotto. Vénus et Cupidon (1525-30). Huile sur toile, 92,4 × 111,4 cm, Metropolitan Museum of Art, New York. Ce tableau fut offert à l’occasion d’un mariage. Vénus bénit le couple tandis que l’espiègle Cupidon urine sur sa mère.


Titien. Vénus avec joueur de luth et Cupidon (1565-70)

Titien. Vénus avec joueur de luth et Cupidon (1565-70).  Huile sur toile, 165,1 × 209,6 cm. Metropolitan Museum of Art, New York. Titien a peint quatre tableaux représentant Vénus avec un musicien. Il s’agit ici du dernier. L’amour inspire la création musicale ou encore une ambiance musicale est propice à l’amour.

Image HD sur MET


Salvador Dali. Vénus et Amours (1925)Salvador Dali. Vénus et Amours (1925). Huile sur bois, 23 × 23 cm, collection particulière. Dali détourne le sujet en transformant Vénus en une baigneuse des environs de Cadaquès (Catalogne) jouant avec son enfant. Un putto vole dans les airs comme dans les tableaux de la Renaissance, mais ici pour produire un effet comique.


 

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