L’art sans la beauté, pourquoi ?

14/10/2026

Patrick AULNAS

La recherche de la beauté a disparu de toutes les productions artistiques. Voilà qui est bien triste. Quand l’art n’élève plus, il abaisse. Provoquer, tourner en dérision, se moquer, afficher la laideur, voilà désormais les ambitions adolescentes de nos créateurs. Cette crise vient à son heure, après la révolte contre le pouvoir de droit divin (Rousseau), la révolte contre la propriété privée (Marx) et la révolte contre Dieu (Nietzsche). L’anéantissement de toutes les croyances anciennes aboutit au 20e siècle au communisme totalitaire, au nazisme et à la Shoah. Ce n’est pas vraiment une réussite. La démocratie libérale est évidemment une des plus belles réalisations de l’histoire humaine, mais elle ne concerne qu’une petite partie de l’humanité.
L’art pouvait-il sortir indemne de l’annihilation des valeurs traditionnelles, non remplacées à ce jour ? Non, l’attirance pour le néant est trop forte. Mais la beauté nous manque terriblement et il faut se tourner vers le passé pour la retrouver.

Optimisme et beauté, pessimisme et laideur

Il est peu probable que l’art dit « contemporain » reste dans l’histoire comme un moment important. Sa négativité affichée ne le permettra pas. Pour le comprendre, il faut comparer une grande époque de créativité artistique à la nôtre. Dans l’art occidental, la Renaissance (15e et 16e siècle) fut une période exceptionnelle. Les artistes recherchaient le beau et le vrai et certains d’entre eux y parvenaient si bien que Giorgio Vasari (1511-1574), peintre et biographe, les assimilait à des « dieux mortels » car ils étaient capables, comme Dieu, de créer de la beauté. Cette période, si bien nommée, se caractérise par une vision positive, prométhéenne de l’avenir. L’art était alors conquérant et les contemporains avaient l’impression qu’il créait, en se renouvelant, des formes supérieures de beauté.
La négativité qui caractérise notre époque provient d’une approche anxiogène de l’avenir, instrumentalisée à outrance par les gouvernants. Climat, biodiversité, confrontations entre États-nations, vieillissement de la population, etc., produisent un pessimisme généralisé. Il se retrouve bien entendu dans la production littéraire, cinématographique, dans les arts graphiques et même dans la musique. Au prométhéisme d’antan a succédé le fatalisme. L’apocalypse est pour demain. Ce négativisme généralisé ne peut pas produire de la beauté. Il a même une forte tendance à porter sur la beauté des anciens un regard dépréciatif : « c’est ainsi qu’ils concevaient le beau mais nous avons dépassé tout cela ». Quelle présomption !

Extraire du monde, création de Dieu, la quintessence de la beauté

L’ancien monde était-il si beau pour produire ainsi un art de la beauté ? Absolument pas. La pauvreté touchait la plus grande partie de la population. La médecine et l’hygiène n’existant pas, l’état de santé de la population était épouvantable, même dans la classe dirigeante. Faute de la moindre hygiène dentaire, Louis XIV n’avait plus de dents à cinquante ans et il fallut adapter son alimentation. Les maladies de peau étaient omniprésentes et inguérissables, de même que les affections digestives du fait de la qualité bactériologique exécrable de l’alimentation. Les humains étaient beaucoup moins beaux physiquement que ceux d’aujourd’hui.
Et pourtant, la peinture et la sculpture représentaient de très beaux spécimens de l’espèce. Entre mille exemples : Sandro Botticelli, Portrait de jeune femme, v. 1475 (Image Wikimedia Commons). L’art portait un regard positif sur le réel, il lui appartenait de l’idéaliser parce qu’il était une création divine. L’avenir était perçu par les plus grands artistes avec optimisme. Léonard de Vinci et Michel-Ange croyaient au progrès technique et participaient à la recherche des innovations.
La nature proprement dite était considérée comme menaçante car la survie n’était pas assurée en cas de sécheresse, d’inondation ou de tempête détruisant les récoltes. Et pourtant, l’art représentait un milieu naturel accueillant et parfois même paradisiaque. En peinture, le lieu idyllique (locus amoenus) chanté par les poètes antiques était le cadre des scènes mythologiques. Dans ces tableaux, l’harmonie la plus parfaite régnait entre l’homme et son milieu naturel, qui était d’une splendeur sans pareille. Voir par exemple Gérard de Saint-Jean, Saint Jean-Baptiste au désert, 1480-95 (Image Wikimedia Commons).

L’incapacité artistique contemporaine

Les anciens vivaient donc dans un monde très rude et avaient créé un art magnifiant la beauté. Notre vie est beaucoup plus douce et nous avons créé un art du pessimisme, de la dérision et de la provocation infantile. Pourquoi ? Parce que l’histoire, l’avenir de l’espèce humaine et la raison ont remplacé Dieu, l’au-delà et la foi. Examinons cette affirmation. 
Jusqu’au 19e siècle, l’espérance humaine se situait après la mort. Il s’agissait de gagner le paradis et d’éviter l’enfer. La vie n’était qu’un bref passage vers l’éternité. Pour prétendre au paradis, il fallait faire preuve de vertu sa vie durant. La recherche de la beauté cachée dans ce bas-monde, création divine, était un devoir impérieux. Il ne pouvait être question de déprécier la création de Dieu. La laideur appartenait au domaine de Satan, l’enfer. Elle reflétait le mal. Sa plus célèbre évocation est celle de Jérôme Bosch dans le Triptyque du Jardin des délices, vers 1500 (Image Wikimedia Commons).
Après la mort de Dieu et l’avènement de la raison, le paradis est devenu une simple promesse idéologique. Le bas-monde des anciens est désormais notre seul et unique monde. L’espérance est ici-bas, dans l’avenir ; la peur du cataclysme aussi. Les marxistes voyaient le paradis dans la société sans classes et l’enfer dans la société capitaliste. Les écologistes actuels aspirent à un monde débarrassé de l’addiction à une technologie trop destructrice. L’avenir infernal est à nos portes, nous disent-ils, si la croissance économique se poursuit.
Ces promesses idéologiques ne convainquent pas grand monde et permettent surtout aux dirigeants de manipuler la population. L’homme se sent bien seul dans un monde sans divinité et ne croit plus à grand-chose. 
Dans ce cadre idéologique, l’art contemporain n’a pas choisi la promesse facile du bonheur futur, jamais atteint évidemment, mais la menace de la damnation terrestre. L’art actuel se veut politique et combatif. Il dénonce, caricature, explore la laideur, la violence et la bassesse. C’est une solution de facilité. Il est élémentaire d’effrayer (plus ou moins) ou de choquer (ceux qui acceptent de l’être) avec un objet quelconque baptisé œuvre d’art par le milieu artistique. Il est beaucoup plus difficile de provoquer une émotion élevant vers la spiritualité avec une création artistique, ce à quoi parvenaient les anciens. Les créateurs actuels en sont incapables. L’angoisse est le sujet omniprésent de l’art du 21e siècle.
 

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