16/07/2026
Patrick AULNAS
La loi autorisant en France l’euthanasie et le suicide assisté a enfin été adoptée. Alors que cette évolution législative n’a posé aucun problème dans de nombreux pays (Belgique, Pays-Bas, Suisse, Espagne, etc.) elle a suscité en France des oppositions farouches. Les opposants demeurent pourtant totalement libres de leur fin de vie. Personne n’est contraint de recourir à l’euthanasie ou au suicide assisté. Ils souhaitent donc que leurs choix éthiques dans ce domaine, découlant des monothéismes, soient imposés à tous. Il s’agit évidemment d’un positionnement antilibéral.
Imposer à tous une morale d’origine religieuse ?
Dans le passé, donner la mort à autrui n’était considéré comme légitime que dans des cas particuliers : guerre, condamnation à mort d’un criminel, plus anciennement sacrifices humains à caractère religieux. Il n’était pas possible de venir au secours d’un mourant même s’il souffrait atrocement et demandait qu’on en finisse. Les religions se sont toujours prononcées fermement contre cette possibilité car, selon elles, il n’appartient pas à l’homme de décider de la vie ou de la mort. C’est une prérogative divine. L'opposition des religions instituées dans ce domaine est une constante. Sous leur impulsion, la morale religieuse devient règle de droit. Les monothéismes (juif, chrétien, musulman) ont toujours, une fois installés, utilisé le pouvoir politique pour imposer leur philosophie à la société tout entière.
Les tenants de cette morale d’origine religieuse entendent encore aujourd’hui la maintenir. Accorder une liberté éthique aux non croyants leur paraît dangereux. Cet autoritarisme idéologique doit être placé dans le contexte démographique entièrement nouveau qui commence à apparaître dans les démocraties, les seules à légiférer dans ce domaine. Du fait du vieillissement rapide de la population, la charge médicale et financière des personnes âgées et des mourants est déjà très importante. Mais l’avenir est écrit : elle s’accroîtra considérablement au 21e siècle.
La crainte, parfois inavouée, d’une évolution vers l’euthanasie comme solution au coût financier du vieillissement de la population est présente dans les esprits. Les opposants à la libéralisation dans ce domaine insistent sur un point : l’euthanasie n’est pas un soin. Il faut développer les soins palliatifs.
La technicisation de la médecine
Les gigantesques progrès de la médecine depuis un peu plus d’un siècle ont amélioré l’état de santé de la population. Mais ils ont aussi permis de maintenir en vie des personnes gravement atteintes, qui seraient mortes dans les temps anciens. Le problème est là. Tant que ces personnes souhaitent vivre, il est impératif moralement de leurs accorder les soins nécessaires, qu’ils soient palliatifs ou non. Mais doit-on imposer la survie technologique à ceux qui n’en veulent pas ? Doit-on maintenir en vie une personne qui demande grâce, qui refuse la vie artificiellement prolongée par l’effet de la technologie médicale ?
Les opposants à l’euthanasie et au suicide assisté répondent oui. Pour eux, il faut imposer les techniques de survie, habilement qualifiées soins, à ceux qui n’en veulent plus. Il s’agit donc bien du refus obstiné de l’autonomie de l’individu. La société doit lui imposer la vie et ne jamais accéder à sa demande de la quitter. C’est une dernière violence faite à un mourant.
Rupture anthropologique ?
Il est particulièrement absurde d’analyser l’adoption d’une loi sur la fin de vie comme une rupture anthropologique. C’est pourtant une constante chez les opposants. Un dispositif juridique, quel qu’il soit, ne peut pas avoir à lui seul d’effets majeurs sur le destin des hommes. Il suffit d’ailleurs d’observer la situation dans les pays ayant autorisé depuis plusieurs décennies l’euthanasie ou le suicide assisté pour comprendre que rien de tel ne s’est produit.
Au demeurant, personne ne sait exactement ce qu’est une rupture anthropologique. Selon Jean Baudrillard, elle se produit lorsque « toutes les anciennes valeurs sont obsolètes ». Rien de plus flou que cette définition puisque les évolutions de l’humanité sont permanentes. L’intelligence, singularité de l’espèce humaine, permet en effet à l’homme de ne pas se contenter de subir sa condition biologique mais de l’analyser et de s’adapter en agissant sur son environnement et sur lui-même (progrès de la biologie, de la médecine, de la chirurgie). Il n’y a pas rupture mais évolution.
Mais les ennemis de la liberté ont toujours utilisé des arguments médiocres pour défendre l’autoritarisme étatique. Pourquoi donc s’acharnent-ils à imposer, par la coercition étatique, la technologie médicale de survie à court terme à ceux qui n’en veulent pas ? Il n’existe en dernière analyse qu’une explication satisfaisante à un tel diktat : le pouvoir étatique représente la divinité et c’est elle qui décide de l’heure de la mort. Les opposants non croyants semblent eux-mêmes éprouver une peur panique et irrationnelle face à un homme qui s’autoriserait à décider de sa propre mort. Mais le non-respect de l’autonomie de l’individu dans ce domaine ne les embarrasse pas outre mesure. Ils acceptent de revenir à une philosophie politique antérieure au siècle des Lumières.