Fin de vie : la peur de la liberté ?

13/04/2023

Patrick AULNAS

Voilà donc que se pose aujourd’hui en France, avec beaucoup de retard, la question de la liberté de choisir le moment de sa mort avec l’aide d’autrui. Si l’on en croit les sondages, l’opinion est très largement favorable à une évolution de la législation en ce sens. Mais la pusillanimité des dirigeants a retardé la mise en œuvre de cette liberté nouvelle. Le sujet serait d’une extrême complexité, selon les opposants. Voire.

En vérité, l’un des aspects du problème, pas le seul évidemment, réside dans la peur de la liberté individuelle.

 

Les croyants : la vie ne nous appartient pas totalement

Passons assez rapidement sur cette approche bien connue. Pour tous ceux qui croient en l’existence d’une divinité (principalement chrétiens, musulmans et juifs en France), la vie n’est pas notre propriété, elle nous est donnée par un dieu et comporte une dimension sacrée. Nous ne pouvons pas en disposer librement. Une société humaine ne doit donc pas accorder la liberté d’abréger volontairement sa vie avec l’aide d’autrui. Le suicide lui-même est d’ailleurs considéré comme un péché.

Cette position tout à fait respectable concerne cependant une minorité de la population française. L’activisme des opposants à l’aide active à mourir repose sur une hiérarchie des valeurs qui place les prescriptions religieuses au-dessus des lois de la République. Ces activistes religieux, surtout catholiques, cherchent donc à imposer à tous leur philosophie, ce qui est beaucoup moins digne de respect.

Il s’agit d’accorder un droit, nullement de créer une obligation. L’aide à mourir, devenue légale, n’est qu’une faculté à laquelle on recourt ou non. L’éthique des croyants n’est pas en cause, elle sera respectée. Ont-ils une nouvelle fois peur de la liberté d’autrui, comme cela fut le cas avec la contraception, l’IVG, le mariage homosexuel ?

 

Les collectivistes : la prise en charge collective de la mort

Une certaine réticence apparaît parfois à gauche dans ce domaine. On l’avait déjà observé avec le pas de clerc accompli sous le quinquennat de François Hollande. La loi Claeys-Leonetti de 2014 autorise la sédation profonde, c’est-à-dire l’arrêt de tous les traitements (pas l’arrêt des soins) avec endormissement profond empêchant la douleur. Mais l’évolution vers le suicide assisté ou l’euthanasie n’a pas été mise en œuvre. Pourquoi cette gauche, d’ordinaire si allante sur le plan sociétal, hésite-t-elle tant ?

La réponse relève d’une idée générale : le primat du collectif dans les mentalités de gauche. Celles-ci perçoivent comme tout à fait légitime de réclamer des investissements importants dans le domaine des soins palliatifs de façon à accompagner au mieux, jusqu’aux derniers instants, l’être qui va nous quitter. Nous sommes alors dans le collectif, les dépenses sociales.

Mais une hésitation commence à poindre lorsqu’il s’agit de placer chacune et chacun, individuellement, devant le choix du moment de sa mort. Il est clair en effet que si l’aide active à mourir existe, chacun doit, en fin de vie, choisir personnellement le moment de sa mort. Si des soins palliatifs sont largement accessibles, il faut choisir de les accepter ou non. Les accepter c’est accepter la dépendance totale à l’égard d’autrui jusqu’à son dernier souffle. Les refuser, c’est choisir de quitter la vie un peu plus tôt par une injection létale afin d’éviter cette dépendance. Toute personne en fin de vie sera alors face à ce choix. C’est ce qu’on appelle la liberté individuelle.

Si cette liberté de choix n’existe pas, tout est collectif : ce sont les autres (famille, soignants, etc.) qui prennent les décisions. La liberté étant toujours, en dernière analyse, individuelle, faut-il laisser l’individu choisir seul ou est-il préférable de l’insérer dans une prise en charge collective ?

La liberté n’est pas la facilité. Jamais. Et la liberté de choisir individuellement le moment de sa mort en recourant à l’aide d’autrui représente sans doute l’un des derniers pas que peuvent accomplir les sociétés humaines dans ce domaine. Mais depuis que l’autonomie de l’individu progresse, c’est-à-dire depuis le siècle des Lumières, certains ont regretté la sécurité des chaînes ancestrales. Le poids de la liberté est lourd à porter. Face à la mort, il faut décider seul. Certains préfèreront toujours se réfugier dans le collectif.

 

Une partie du corps médical : caricaturer pour communiquer ?

Une partie du corps médical se situe sur la ligne décrite précédemment, en particulier les médecins spécialisés dans les soins palliatifs. On comprend aisément qu’ils invoquent leur compétence professionnelle pour rappeler qu’il existe des techniques médicales permettant de mourir sans souffrance et sans abréger activement la vie.

La frontière est cependant très perméable entre l’aide active et les derniers soins palliatifs. S’il faut administrer des doses de morphine conduisant inéluctablement à la mort, ne s’agit-il pas d’une aide « active » ? Si la sédation profonde provoque inéluctablement la mort en quelques jours, cas le plus fréquent, ne sommes-nous pas en présence d’une aide « active » refusant de dire son nom ? Il est clair qu’il s’agit ici de définir la notion d’aide active et qu’une certaine hypocrisie règne dans ce domaine.

L’intentionnalité, critère juridico-éthique, ne convainc pas. Faire une injection létale comporte effectivement l’intention de donner la mort dans les minutes qui suivent alors qu’une dose importante de morphine a pour objectif  de supprimer la douleur. Mais à terme de quelques jours ou de quelques semaines, son renouvellement constant conduit également à la mort. Lorsque les produits injectés dans un corps humain mettent davantage de temps à provoquer la mort, l’aide à mourir deviendrait-elle miraculeusement vertueuse ? Les médecins nous mentent-ils et se mentent-ils parfois à ce propos ? Présenter les soins palliatifs comme un substitut de l’aide active à mourir est sans aucun doute une grossière caricature d’une réalité complexe.

 

Quelques mots sur l’aspect économique

Ne négligeons pas l’aspect économique au risque de paraître prosaïque. Généraliser les soins palliatifs semble très utopique lorsque le système de santé tout entier manque de moyens. Il faut avoir à l’esprit la tendance lourde des dépenses de santé à croître plus rapidement que le PIB (par exemple 7,9% en 2021 en France). Ces dépenses représentent donc un pourcentage croissant du PIB. Une telle évolution n’est évidemment pas tenable à long terme. Dans une société vieillissante, la charge des personnes âgées deviendra colossale dans la seconde partie du 21e siècle (retraites et la plus grande partie des dépenses de santé). Les dépenses de santé ne pourront jamais représenter la moitié du PIB, ni même en approcher. On ne peut pas, dans une société, vivre, agir, travailler principalement pour se soigner et soigner de nombreuses personnes très âgées, totalement dépendantes et aspirant à quitter ce monde.

Ces lignes pourront paraître cruelles, dépourvues d’humanité, mais c’est oublier le cœur même du sujet. Il s’agit bien de savoir si la violence légitime est encore légitime lorsqu’elle impose à des mourants de rester allongés sur un lit pendant des semaines, dans une situation de dépendance humiliante, alors qu’ils ne souhaitent qu’une chose : une aide pour mourir. Où est l’humanité ? Où est l’altruisme ?

Le réalisme permet de penser que lorsque les progrès remarquables de la médecine conduisent aussi à prolonger la vie vers une totale dépendance en utilisant des artifices techniques empêchant la douleur, la question du maintien de la vie dans des conditions aussi dégradées se pose. Le progrès technologique permet de traiter et de guérir. Fort bien. Il permet aussi de traiter sans guérir. C’est là qu’apparaît la question principale : jusqu’à quel point traiter ou même seulement soigner sans perspective de guérison ? Le seul critère acceptable est alors la volonté du malade. Le serment d’Hippocrate comporte d’ailleurs la phrase suivante : « Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté… »

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