Politique : le nouveau monde s’installe

29/09/2019

Patrick AULNAS

Les élections européennes confirment le recul du clivage traditionnel droite-gauche au profit d’un clivage centré sur le rôle de la nation. Au-delà de l’aspect politicien – le remplacement progressif des anciens partis – c’est une page de l’histoire qui se tourne. Le débat libéralisme-socialisme s’estompe lentement au profit d’une problématique plus actuelle : la globalisation de l’humanité.

 

Le socialisme a accompli sa mission historique

Le marxisme avait fait naître deux tendances politiques majeures : le communisme et le socialisme. Le premier a échoué, le second a réussi. Le communisme a pratiquement disparu à la fin du 20e siècle avec la chute de l’URSS et l’ouverture au marché de la Chine.

Le socialisme démocratique s’est implanté dans les pays occidentaux et a connu une réussite historique remarquable après la seconde guerre mondiale. Le paradoxe le plus saisissant de cette histoire récente est sans aucun doute l’alliance entre socialisme et capitalisme pour le partage de la valeur ajoutée produite. Il s’agit d’un accord tacite pour la répartition des tâches : au capitalisme occidental l’efficience productive, au socialisme étatique la redistribution des richesses.

L’installation du socialisme démocratique dans tous les pays occidentaux s’est traduite par une explosion des dépenses publiques. De moins de 10% du PIB au début du 20e siècle, elles sont passées en 2015, selon l’OCDE, à plus de 38% aux États-Unis et à 57% en France et en Finlande, championnes du monde.

 

Libéralisme-socialisme : fin de partie

La mise en œuvre, plus ou moins complète selon les États, du projet socialiste au cours du 20e siècle aboutit à reléguer au second plan le débat traditionnel libéralisme-socialisme puisqu’un recul massif du rôle de l’État n’est plus envisagé, même par les partis politiques se réclamant du libéralisme. Or, c’est essentiellement sur cette problématique que reposait le clivage droite-gauche. D’autres éléments à caractère culturel ou sociétal pouvaient opposer droite et gauche (libéralisation de la contraception, avortement, mariage homosexuel, PMA et GPA, immigration, etc.) mais l’élément fondamental structurant leur vision du futur reposait sur le rôle économique et social de l’État.

Par ailleurs, le décollage économique de nouveaux États, qualifiés d’émergents, conduit le capitalisme à utiliser ces nouvelles opportunités pour produire dans les pays à faibles coûts (main d’œuvre bon marché, prélèvements obligatoires moindres etc.) et ensuite vendre avec profit dans les pays à haut niveau de vie. Conformément à son caractère adaptatif, le capitalisme abandonne donc les travailleurs occidentaux lorsqu’ils sont devenus trop coûteux. Les salariés au chômage ou appauvris restant des citoyens, ils se retournent vers le politique et l’on voit émerger des partis nationalistes, dits populistes, principalement à l’extrême-droite de l’éventail politique traditionnel. L’extrême-gauche, du fait de la doctrine de l’internationalisme prolétarien, ne peut pas proposer le repli sur la nation ni s’opposer frontalement à l’immigration.

Relocalisation des productions, protectionnisme, lutte contre l’immigration, renforcement des frontières, revalorisation des cultures locales sont ainsi à l’ordre du jour et recueillent l’assentiment des nombreux exclus de la mondialisation.

 

Un choix inéluctable

Les élections européennes de 2019 confirme cette évolution politique majeure. Les partis traditionnels centrés sur le clivage droite-gauche ont reculé dans de nombreux pays au profit de ceux préconisant une résurgence de la nation. C’est en France et en Italie que le nouveau clivage est le plus apparent. En France, l’affrontement entre Rassemblement national et République en marche représente désormais le choix politique majeur, qui très vraisemblablement sera celui du second tour de la présidentielle 2022. La droite de gouvernement s’est effondrée et la gauche divisée est aux prises avec de petites querelles politiciennes sans le moindre intérêt.

Le nouveau monde s’installe et il est inutile de prétendre n’avoir pas à choisir. La politique de l’autruche ne mène pas très loin. Comme il fallait choisir dans l’ancien monde entre libéralisme et socialisme, entre droite et gauche, il faut choisir dans le nouveau entre nationalisme et internationalisme, entre repli et ouverture.

Bien entendu, cet internationalisme n’a rien de commun avec l’internationalisme prolétarien de jadis, tant vanté par les marxistes. Le nouvel internationalisme repose sur la connaissance, les compétences, l’adéquation de l’individu à un monde en gestation dans lequel l’intelligence, la capacité d’analyse et de synthèse, la mobilité, l’adaptabilité aux savoirs émergents seront des atouts majeurs.

 

La résurgence du nationalisme n’est qu’une péripétie de l’histoire

Le retour aux nations du passé, protégées à leurs frontières par des barrières multiples, n’est en réalité qu’une vue de l’esprit, une opportunité politicienne saisie par des individus avides de pouvoir. La globalisation est d’abord un phénomène culturel, une mise en commun progressive du patrimoine cognitif de l’humanité, liée aux capacités nouvelles de traitement, de stockage et de diffusion de l’information. Ce mouvement profond de l’histoire ne peut être jugulé politiquement.

Mais la politique ayant toujours plusieurs trains de retard, la démagogie d’extrême-droite porte ses fruits sur le plan électoral et on peut prédire sans trop de risques que les partis nationalistes poursuivront leur montée en puissance dans les années qui viennent. Leur destin à long terme n’est certainement pas assuré car ils s’opposent à un avenir déjà inscrit dans les évolutions profondes de la communauté humaine. Mais le long terme pouvant être… très lointain, personne ne peut dire quelle sera l’importance historique du nationalisme au 21e siècle. Il ralentira sans aucun doute certaines évolutions inéluctables pour au moins quelques décennies.