Libéraux, un peu de réalisme !

23/02/2019

Patrick AULNAS

Est-ce qu’être libéral au 21e siècle consiste à adhérer aux principes posés par des auteurs anciens ? Ou faut-il partir de la réalité socio-politique actuelle pour l’analyser et tenter de la faire évoluer vers la liberté ? Dans le premier cas, il suffira de citer Adam Smith, Ricardo, Bastiat ou encore John Locke, Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, puis de déplorer l’évolution ultérieure avec force cris et chuchotements. Dans le second cas, il sera nécessaire de comprendre finement le fonctionnement de notre système politique et économique pour déterminer les futurs possibles.

L’intellectualisme outrancier est une posture et une facilité. Le réalisme réformateur suppose sincérité et ténacité.

 

Le réel contemporain, c’est quoi ?

La réponse n’est qu’une constatation banale : les démocraties occidentales sont aujourd’hui les régimes politiques et les systèmes économiques qui se rapprochent le plus du libéralisme. Nulle part ailleurs les libertés, tant politiques qu’économiques, ne disposent d’autant de garanties juridiquement sanctionnées. L’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine sont aux prises avec des régimes politiques plus ou moins autoritaires, voire totalitaires. Seules l’Europe, l’Amérique du Nord, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon font de la liberté un principe de base de la société.

Outre la liberté, le second aspect de notre réalité politico-économique est la social-démocratie. Avec la forte croissance économique des trente années d’après-guerre (plus de 5% par an dans les pays occidentaux), il était facile de construire un État-providence sans laisser dans l’opinion une impression de captation autoritaire des richesses. L’État-providence s’est construit en utilisant l’énorme richesse nouvelle créée chaque année. Aujourd’hui cela représenterait environ 110 milliards d’€ par an en France ! Il n’était donc pas nécessaire de déshabiller Paul pour habiller Pierre, selon la pratique redistributive actuelle, qui devient évidemment très conflictuelle.

 

Défendre l’autonomie de l’individu…

Nous vivons donc, nous occidentaux, dans les sociétés les plus riches et les plus libres de notre époque, mais aussi de toute l’histoire. Le principe de l’autonomie de l’individu, fondement majeur de notre contrat social, n’a jamais existé nulle part jusqu’à la fin du 18e siècle. Les individus étaient tous étroitement soumis au groupe (famille, village, corporation de métier, église, etc.) et devaient se plier à des normes strictes, sans capacité de discussion individuelle.

Le libéralisme contemporain ne peut consister qu’à défendre ce principe d’autonomie de l’individu. Deux dangers se profilent très clairement aujourd’hui. Le premier est bien connu et dénoncé à juste titre par tous les libéraux : l’interventionnisme économique excessif de la puissance publique par une avalanche de normes juridiques et par des prélèvements obligatoires massifs s’approchant de la moitié du PIB. Le bout du chemin ne peut être qu’une forme de totalitarisme, comme l’avait prédit Friedrich Hayek.

 

Résurgence du fascisme et ambiguïtés du gauchisme

L’autoritarisme de droite, second danger, n’est pas écarté. Il réapparaît aujourd’hui en Europe et en Amérique de façon larvée en portant au pouvoir des leaders populistes comme Salvini, Orban, Bolsonaro ou Trump. La réapparition dans la population de positions antisémites affichées constitue un symptôme inquiétant de cette résurgence de l’autoritarisme de droite.

Sous couvert d’antisionisme, cet antisémitisme est également l’apanage de l’islamisme radical. Cette idéologie fascisante se fonde sur une interprétation littérale de vieux textes religieux (Le Coran). Mais il s’agit en réalité d’une croisade contre la liberté : la société traditionnelle, dominée autoritairement par l’Islam, ne doit pas disparaître. Aucune atrocité n’étant exclue pour mener ce combat, le souvenir des nazis vient immédiatement à l’esprit.

L’extrême-gauche occidentale a adopté une position pour le moins ambiguë à l’égard de l’idéologie islamiste. Ayant consacré les palestiniens, les migrants musulmans et les populations victimes des guerres du Moyen-Orient comme nouveaux damnés de la terre, elle prône une stratégie d’alliance informelle avec l’islamisme. Il s’agit toujours pour l’ultragauche d’abattre le capitalisme. Qu’elle se sente plus proche des néo-fascistes que des libéraux ne doit étonner personne, puisque la liberté n’est absolument pas son objectif.

Cet islamo-gauchisme adhère, lui aussi à un antisémitisme qui ne dit pas son nom en utilisant l’argument de la domination israélienne sur la Palestine, c'est-à-dire l’antisionisme.

 

Quel choix ?

Disons-le sans détour : le socialisme démocratique, la social-démocratie, est un moindre mal. Le ballottement historique du 20e siècle entre communisme et fascisme fut la pire de choses. Quant il faut choisir un ennemi politique, tout devient très simple. Il s’agit toujours de la dictature sous toutes ses formes, qu’elle se réclame du prolétariat ou de la nation. Les libéraux ne doivent pas être ambigus à cet égard, comme certains l’ont été en Allemagne dans les années trente.

Il est tout à fait légitime de critiquer le gouvernement de son pays, comme le font beaucoup d’intervenants sur Contrepoints. Mais lorsque la peste brune est à nos portes et commence à s’immiscer dans la maison en instrumentalisant le gilet jaune des citoyens confrontés à des difficultés économiques, il convient de raison garder. Il ne s’agit pas de répéter les erreurs commises par les adulateurs des doctrines sous la République de Weimar. Rien ne leur convenait qu’un idéal chimérique. Ils ont eu Hitler.

 

La démocratie est belle mais fragile

Les immenses incertitudes actuelles conduisent à un positionnement politique libéral très diversifié. Les maximalistes chantent la pureté doctrinale. Ils se font plaisir en lançant des oukases contre n’importe quel gouvernement, mais sont inefficaces. Leur apparente rigueur doctrinale ne débouche que sur des clivages plus profonds qui profitent toujours aux extrémistes. Ceux qui se targuent de pureté doctrinale ne sont-ils pas des extrémistes en puissance ? En tout cas, ils menacent la liberté par leur intransigeance.

Les modérés choisissent le pragmatisme et approuvent les efforts tendanciels en faveur de la limitation des contraintes. Il est facile de s’opposer, il est difficile de gouverner. Aussi ne faut-il pas décourager les démocrates sincères qui, parvenus au pouvoir, tentent de limiter un tant soit peu la marche vers la puissance du monstre étatique. Ne perdons jamais de vue que lorsque tous ceux qui auront essayé de gouverner démocratiquement auront échoué, les ennemis de la démocratie n’auront plus qu’à se baisser pour ramasser les débris de notre liberté. Ils les jetteront dans les flammes avec sur le visage un rire sardonique.

C’est alors que renaîtra la tyrannie.