Haine envers Macron et démocratie

17/12/2019

Patrick AULNAS

On le sait, les français sont des gaulois râleurs et contestataires. Il est donc logique que ceux qui se reconnaissent dans cette image détestent Emmanuel Macron. Il ne correspond en rien au profil historique, sans doute éculé, du français moyen moustachu, baguette de pain sous le bras. Mais la haine que suscite Macron chez certains ne vient pas essentiellement de son allure de jeune premier.

 

Trop doué, trop brillant

Emmanuel Macron devient Président de la République à 39 ans sans avoir parcouru le laborieux itinéraire des politiciens de haut niveau : élu local, député, secrétaire d’État, ministre. Rien de tout cela. Il a brillamment réussi dans la haute fonction publique puis la banque d’affaires. Il enchaîne les succès. Trop, c’est trop ! Pour tous ceux que les évolutions ultra-rapides de notre société ont déstabilisés, il est impossible de comprendre un homme qui nage comme un poisson dans l’eau dans l’univers mondialisé des élites du XXIe siècle.

Ils se sentent très loin de lui. La complexité qu’il maîtrise reste pour eux un mystère, presque une provocation. Pourquoi complexifier à ce point la société, sinon pour les marginaliser ? Alors, Emmanuel Macron commence à leur expliquer. Exemple caricatural : comment trouver du travail ? Facile, il suffit de traverser la rue.

Le brillantissime énarque, inspecteur des finances, banquier d’affaires connaît les finances publiques, les fusions-acquisitions au sein des grands groupes, mais pas du tout l’artisan, le petit commerçant, le travailleur manuel. A-t-il jamais discuté d’un devis avec un artisan pour la réfection d’une toiture ? A-t-il déjà fréquenté les locaux d’une petite entreprise et parlé avec le patron de ses problèmes ? Probablement pas.

 

La classe moyenne supérieure et les autres

L’absence de parcours politique initiatique et la distance par rapport aux réalités économiques quotidiennes ne pardonnent pas. A propos de Macron, le pays se divise sur un critère assez simple. Ceux qui manient aisément les concepts politiques, économiques, sociologiques et les autres. Les premiers apprécient l’intelligence du personnage, sa capacité d’analyse et de synthèse, sa maîtrise des dossiers complexes. Ils savent qu’eux-mêmes ne feraient pas le poids face à Macron, comme Marine Le Pen pendant le débat télévisé de 2017. Ils perçoivent bien les qualités exceptionnelles de l’homme, sans être nécessairement en accord avec lui sur tous les sujets. Grosso-modo, ce sont surtout des CSP+ (classe moyenne supérieure).

Mais d’autres, fort nombreux, ont une réaction purement émotionnelle. Ils ressentent la pédagogie macronienne comme de l’arrogance. Les interventions dans les médias du Président sont jugées présomptueuses et même surplombantes. Ils se sentent réduits au statut d’élève de l’école élémentaire. La moindre erreur de communication est alors exploitée par les officines spécialisées, relayées par les réseaux sociaux. Le mode de fonctionnement en silo des réseaux sociaux (l’information vient de pseudo-amis ou followers) constitue la meilleure façon d’auto-entretenir l’incompréhension et de susciter la haine.

 

La passion de l’égalité

Dans toute société, ceux qui réussissent et les autres doivent coexister. Mais en démocratie, la coexistence est beaucoup plus difficile. Lorsque les religions dominaient, la volonté de Dieu pouvait expliquer la situation sociale de chacun. Un certain fatalisme était unanimement accepté. L’avènement des démocraties a placé la liberté et l’égalité au premier rang des valeurs.

Qu’est-ce que l’idéal égalitaire lorsqu’un petit nombre dirige et que le grand nombre exécute ? Un simple principe général sur lequel s’appuyer pour revendiquer. Les dirigeants peuvent alors être perçus comme légitimes s’ils ont beaucoup travaillé et s’ils dialoguent habilement avec les gouvernés. Dans ce cas, l’idéal ne semble pas trop éloigné. Mais lorsque celui qui dirige n’a pas connu l’échec et n’a pas parcouru un long chemin pour arriver au sommet, il semble rompre le pacte démocratique. N’étant plus l’élu de Dieu, il est perçu comme scandaleusement favorisé et illégitime.

La réussite exceptionnelle de Macron jette le trouble chez tous ceux qui ne s’expliquent pas rationnellement sa réussite, liée à de multiples facteurs. Comment arriver tout en haut de la pyramide sociale, si jeune, avec tant de facilité apparente ? Incompréhensible ! Il y a probablement quelque chose de caché derrière tout cela. La théorie du complot n’est pas loin. « Si tout n’était pas truqué, moi aussi j’aurais pu réussir ». D’ailleurs, les opposants à Macron ne cessent de ressasser qu’il a été élu avec 24% des suffrages exprimés (1er tour). « Injuste, scandaleux ! » se disent-ils, entretenus dans cette analyse erronée par beaucoup de politiciens des diverses oppositions. En réalité, bien évidemment, il a été élu avec 66% (second tour). Car dans toute démocratie, le choix des dirigeants est un compromis très approximatif. Il ne s’agit pas de désigner le candidat de ses rêves, mais d’éliminer par son vote ceux dont on ne veut pas.

 

Le meilleur des mondes

Rationnellement, il est préférable d’avoir pour dirigeants, même politiques, des hauts potentiels. De ce point de vue, la France reste un modèle. Voici quelques siècles, des imbéciles sacrés rois et prétendument désignés par Dieu, pouvaient parfois diriger le pays. Nous avons progressé à grands pas. Mais admettre que seuls les champions du QI (quotient intellectuel) peuvent gouverner, c’est aussi accepter une société ressemblant au Meilleur de monde d’Aldous Huxley. Les individus y sont classés en catégories désignées par des lettres grecques, depuis α+ (alpha+, les dirigeants) jusqu’à ɛ (epsilon, les exécutants de base). Ne sommes-nous pas sur cette pente ?