Les libéraux sont-ils les derniers idéalistes ?

29/10/2018

Patrick AULNAS

La gauche a-t-elle le monopole de l’idéalisme ? A lire les libéraux (par exemple Contrepoints), on serait tenté de répondre par la négative. Tout simplement parce que le réalisme de certaines prises de position libérales ne saute pas aux yeux. Une distance sidérale semble souvent exister entre l’existant et l’aspiration théorique libérale. Beaucoup plus d’ailleurs qu’entre la société actuelle et l’idéal socialiste. La pression fiscale et le degré d’interventionnisme public nous rapprochent du socialisme mais nous éloignent beaucoup du libéralisme.

Alors, les libéraux sont-ils quelque part les derniers idéalistes ?

 

De droite ou de gauche ?

La plupart des auteurs et des commentateurs de Contrepoints ne gravitent pas sur une orbite collectiviste. Doux euphémisme ! Et comme de nos jours le critère principal, sinon le seul, qui distingue droite et gauche est le degré d’interventionnisme public, on serait tenté de classer les libéraux à droite. Ce ne serait que légèreté.

Car le libéralisme ne se réduit pas à l’économie. Dans les siècles passés, les libéraux ont souvent été d’affreux gauchistes. Citons seulement un exemple, celui de l’anglais John Locke (1632-1704), qui théorisa le principe de tolérance en distinguant le domaine de l’État et celui de l’Église. Selon Locke, l’État ne peut imposer une religion. Inversement, l’Église est privée de la violence légitime et ne peut contraindre les personnes par la force ni saisir leurs biens. Locke, poursuivi par le pouvoir royal anglais, finit sa vie comme exilé politique en Hollande.

Le libéralisme culturel reste aujourd’hui classé à gauche, de même que le libéralisme migratoire. Par contre, la liberté des échanges de biens et services est un principe de droite (mais de gauche, ou progressiste, jusqu’au 18e siècle). On voit que la pérennité des prises de position ne caractérise pas la sphère politico-économique. Mais il serait imprudent de rechercher la cohérence parfaite à long terme. Mieux vaut vivre avec des contradictions qui sont le propre de l’humain que de sombrer dans un étouffant rigorisme idéologique.

 

C’est quoi l’idéalisme ?

Inutile de s’appesantir sur la définition de l’idéalisme. Autant se limiter à une approche artistique, plus précisément cinématographique, en évoquant deux Don Quichotte modernes. Frank Capra (1897-1991) est un réalisateur et scénariste américain d’origine italienne. Deux de ses films mettent en scène un provincial naïf et idéaliste qui, par les hasards de la vie, se trouve confronté à la haute société de Washington ou de New York. L’Extravagant Mr Dead (Gary Cooper) et Mr Smith au Sénat (James Stewart) sont bons, honnêtes, aiment la nature et croient dur comme fer aux principes énoncés par les pères fondateurs. Mr Smith est capable de réciter des passages entiers des œuvres de Thomas Jefferson. Les avocats véreux, les politiciens corrompus et les hommes d’affaires sans scrupules se gaussent de ces péquenots de province qui ne semblent pas faire le poids. Mais, happy end hollywoodien oblige, la sensibilité et la sincérité finissent par triompher du cynisme des capitales.

 

Entre puissance et liberté il faut choisir

Se réclamer de principes oubliés par tous les pouvoirs, voilà sans doute une porte d’entrée dans le royaume de l’idéalisme. Lorsque les libéraux rêvent d’une société de petits entrepreneurs où règnerait la concurrence pure et parfaite des économistes classiques, ne sont-ils pas des idéalistes ? Notre monde est à l’opposé de celui-là. Les grands groupes capitalistes et les États dominent totalement, tant et si bien que certains auteurs ont évoqué un capitalisme de connivence dans lequel les rapports étroits avec les politiciens au pouvoir constituent une condition du succès économique.

L’évolution  occidentale des deux derniers siècles n’a d’ailleurs rien d’original à cet égard. Dans les premiers temps de la République romaine, de petits agriculteurs propriétaires de leurs terres formaient une société d’hommes libres. La course à la puissance amena leur quasi-disparition et l’avènement des grands domaines et de l’Empire. Entre puissance et liberté, il faut choisir.

 

Ne perdez pas le goût de la liberté

S’imaginer que la liberté individuelle puisse devenir le principe fondamental de l’organisation sociale, n’est-ce pas le comble de l’idéalisme ? Nous vivons dans une société structurée autour de groupes humains de taille gigantesque disposant de capacités financières colossales. Les États, les grandes villes, les régions, les grands groupes multinationaux, les grandes banques configurent les sociétés contemporaines, dans lesquelles l’individu ne constitue qu’une ressource interchangeable.

L’utilisation de l’expression direction des ressources humaines dans toutes les grandes entreprises reflète exactement la place de l’individu dans ces structures. L’adoption de cette expression, presque dégradante pour un humaniste, relève-t-elle de la naïveté ou d’une addiction réfléchie à une philosophie qui magnifie le groupe au détriment de l’individu ? Les traités et manuels de management ne permettent pas de douter de la réponse. Il s’agit bien de considérer l’individu d’abord et avant tout comme un élément du groupe devant se réclamer de ses valeurs et contribuer à sa réussite. Logique, inéluctable, nécessaire même dans notre société de l’efficience collective.

Mais transitoire, répondent les libéraux, car la liberté c’est justement le contraire. Continuer à soumettre de plus en plus efficacement l’individu au groupe, c’est refuser de le considérer comme une personne autonome. C’est en définitive le conditionner à perdre le goût puissant et subtil de la liberté.

 

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