La population humaine va-t-elle diminuer fortement ?

28/08/2018

Patrick AULNAS

L’humanité retrouvera-t-elle un jour un équilibre démographique ? La réponse ne peut être que positive. Si la très forte croissance démographique mondiale du siècle dernier se poursuivait encore pendant deux siècles, la planète ne pourrait le supporter. Et l’humanité non plus, car au-delà d’une certaine population la rareté des ressources augmente et la conflictualité également.

Pourquoi l’équilibre ancien a-t-il disparu et, au-delà des simples projections mathématiques, quelles supputations peut-on faire sur l’équilibre futur ?

 

De l’équilibre de l’esturgeon à l’explosion démographique

La population humaine augmentait très lentement jusqu’au 18e siècle. Les démographes ont parfois appelé cette stagnation relative « équilibre de l’esturgeon ». L’esturgeon pond une très grande quantité d’œufs. Mais une infime partie d’entre eux deviennent des esturgeons car les œufs représentent une nourriture pour d’autres espèces. L’évolution démographique humaine était calquée sur cet équilibre jusqu’à la fin du 18e siècle : forte natalité et forte mortalité infantile. S’ajoutaient à cela les maladies, les famines, la malnutrition, les guerres.

Estimée très grossièrement à 170 millions d’individus en l’an 0, la population mondiale atteint environ 1 milliard d’êtres humains en 1800. Sur 1800 ans le taux de croissance annuel moyen est d’environ 0,1%.

En 1900, la population mondiale peut être estimée à environ 1,5 milliard. Entre 1800 et 1900, le taux de croissance est passé à 0,4% par an.

La population actuelle de la planète étant de 7,6 milliards d’individus, le taux de croissance moyen annuel a grimpé à 1,3% entre 1900 et 2018. Le taux maximum de croissance calculé sur une plus courte période a dépassé les 2% annuels à la fin du 20e siècle. Il a désormais tendance à diminuer.

Le calcul du taux de croissance se faisant selon la méthode des intérêts composés, il faut avoir présent à l’esprit qu’un taux annuel de 1,3% représente un décuplement de la population en 178 ans, soit 76 milliards d’individus à la fin du 22e siècle ! Cela est évidemment impossible. D’ailleurs, pour le 21e siècle, les projections de l’ONU (hypothèse moyenne) sont les suivantes : 9,8 milliards en 2050, 11,2 milliards en 2100. La baisse du taux de croissance va donc se poursuivre.

Remarquons enfin que le décuplement évoqué ci-dessus aura bien eu lieu entre 1800 et 2100, si l’on se fie aux projections onusiennes : passage de 1 à 11 milliards d’individus en seulement trois siècles.

 

Progrès scientifique et technique et politiques publiques

La cause fondamentale de l’accélération de la croissance démographique depuis deux siècles réside dans le progrès scientifique et technique et ses effets induits. Il explique la chute de la mortalité infantile et l’augmentation de l’espérance de vie : progrès de l’hygiène et de la médecine, alimentation abondante, etc. Tout cela est bien connu, mais le rôle des États n’a pas été négligeable, bien qu’il soit difficile de le quantifier. Des politiques natalistes ont été adoptées dans de nombreux pays sous forme de prestations sociales liées aux maternités et aux naissances. La France a été très active dans ce domaine depuis la seconde guerre mondiale, ce qui a contribué à maintenir un taux de fécondité relativement élevé : 2,01 enfants par femme en âge de procréer en 2012, mais seulement 1,88 en 2017, ce qui reste supérieur à la plupart des autres pays européens.

D’une manière plus générale, la compétition géostratégique entre États-nations les conduit à favoriser la croissance démographique. Une population jeune est un facteur de dynamisme à tous égards, alors qu’une population vieillissante constitue un handicap et peut même être considérée comme une cause de déclin du groupe humain considéré. Lorsque la croissance endogène n’est plus suffisante, les États recourent à l’immigration, mais en invoquant des motivations humanitaires (devoir d’accueil des migrants, obligation de protéger les réfugiés, etc.). Cette duplicité politicienne ne trompe pas grand monde, mais permet des discours politiques généreux.

 

La nouvelle transition en cours

Après la forte croissance démographique du siècle dernier, une nouvelle transition est déjà en cours. La contraception se généralisant, le taux de fécondité diminue partout et devient inférieur à 2,1 dans les pays riches. Ce taux étant le minimum pour maintenir le nombre d’individus, la population devrait baisser dans ces pays, sauf immigration importante en provenance des pays pauvres.

 

Taux de fecondité

 

Cette baisse générale du taux de fécondité explique les projections de l’ONU pour 2100, évoquées ci-dessus.

 

Les futurs possibles

A plus long terme, c’est encore le progrès scientifique et technique qui sera déterminant. Nous entrons ici dans un domaine qui relève de la prospective, de l’idéologie et parfois même de la fiction pure. Mais qu’importe ! Il n’est pas interdit d’envisager l’avenir de multiples façons. Deux éléments seront déterminants : l’évolution de la reproduction humaine et le développement de l’intelligence artificielle.

Bien que biologiquement mammifères, nous avons déjà quitté leur mode de reproduction naturel. Les humains choisissent désormais librement le nombre d’enfants qu’ils souhaitent avoir. Soumis depuis le commencement du monde au règne du hasard et de la nécessité, l’homme vient d’acquérir cette liberté nouvelle de choisir le nombre de ses descendants. Cette évolution n’est pas achevée mais se généralise rapidement du fait des progrès de l’accès à la contraception. D’autres étapes seront franchies dans un avenir indéterminé. Il est peu probable, eu égard aux progrès de la biologie, que l’homme se limite encore longtemps à la gestation in utero. Nous dépasserons certainement un jour cette contrainte de notre état de mammifère pour aller vers d’autres aventures.

Le transhumanisme et le posthumanisme vont encore plus loin. Selon ces approches du futur, Homo sapiens vit ses derniers instants et parviendra bientôt à construire un être nouveau, beaucoup plus intelligent et moins soumis aux contraintes biologiques anciennes. Il est évident que cela présuppose de dépasser le mode actuel de reproduction de l’espèce. Le nombre d’individus aura probablement beaucoup moins d’importance car le potentiel d’un groupe ne sera pas lié au nombre mais aux performances globales. Il ne s’agira plus pour les groupes humains (États ou autres groupements) de disposer du plus grand nombre possible d’individus jeunes et dynamiques. Le défi deviendra qualitatif et non plus quantitatif.

L’individu de la post-humanité possédera une intelligence sans aucune commune mesure avec la nôtre. Cette intelligence, dite aujourd’hui « artificielle », se développe rapidement. Mais personne ne sait quelle sera la part du biologique et de l’électronique dans cette puissante intelligence qui n’en est encore qu’à ses balbutiements. Les recherches NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l'Information, sciences Cognitives) ne font que commencer et sont très prometteuses. L’intelligence artificielle globale d’une société ne dépend absolument pas du nombre d’individus mais de la puissance de calcul (ordinateurs quantiques, par exemple, dans un avenir indéterminé), de la sophistication algorithmique et de l’accès à une masse considérable de données (Big Data). Un nombre réduit d’individus peut disposer du contrôle sur un nombre important de processus. Les NBIC pourraient déboucher sur un individu (dit cyborg dans la littérature spécialisée) qui intègre les capacités de traitement de l’information de nos actuels systèmes informatiques, mais en beaucoup plus puissant. La notion d’intelligence artificielle n’aurait alors plus aucun sens puisqu’elle ferait référence au monde révolu de l’Homo sapiens. Seule subsisterait une forme nouvelle d’intelligence aux capacités démultipliées.

La littérature, elle-aussi, évoque souvent un futur que certains jugent parfois angoissant ou même repoussant. Dans La possibilité d’une île, Michel Houellebecq décrit un avenir d’êtres asexués vivant environ une cinquantaine d’années. A sa mort, l’individu est remplacé par un clone strictement identique, récupérant l’intégralité du logiciel de son prédécesseur. Stabilité démographique totale.

 

De simples spéculations, mais…

Ce ne sont là que spéculations idéologico-scientifiques et fiction. Mais, comme on le sait, l’avenir est inscrit dans le présent. L’époque où les pouvoirs (politiques ou économiques) accordaient une importance primordiale au nombre d’êtres humains est déjà révolue. L’automatisation croissante des processus de production et de commercialisation et la dématérialisation réduisent l’importance du facteur travail en économie et, corrélativement, augmentent celle du capital technique. Dit simplement, la main d’œuvre est globalement surabondante, même si des pénuries sectorielles peuvent apparaître.

La puissance militaire elle-même n’a plus aucun besoin de la conscription. On ne saurait que faire de millions de soldats qui pourraient être annihilés en quelques secondes par des armes atomiques, bactériologiques ou chimiques.

C’est déjà l’intelligence humaine, aidée par ses prolongements informatiques, qui détermine la puissance. Le nombre d’individus compte de moins en moins. Certains politiciens évoquent un revenu universel accordé sans contrepartie à tout individu. C’est avouer implicitement qu’on ne sait plus comment occuper certaines personnes. En poussant le raisonnement jusqu’au cynisme économétrique, l’utilité marginale de certains individus (migrants, chômeurs) risque de tendre peu à peu vers zéro.

Seule la réduction du nombre d’individus sur la planète, qui ne commencera pas, sauf catastrophe (guerre mondiale, crise économique ou climatique grave, épidémie incontrôlée), avant le 22e siècle, permettra de retrouver un équilibre satisfaisant. La baisse rapide des taux de fécondité conduit vers cette hypothèse.

Et ne croyez pas qu’il s’agisse d’un néo-malthusianisme doctrinal. Simplement la réalité contemporaine.

 

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