France : quarante ans d’aveuglement

20/11/2008

Patrick AULNAS

Que s’est-il passé en France depuis la fin des Trente Glorieuses (1944-1974) ? Le pessimisme et la colère ont remplacé un optimisme général et un consensus assez large dans la population. Chacun sent que l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 est celle de la dernière chance, comme l’écrit Roland Cayrol (1). Après Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron (la droite, la gauche et le centre), il ne reste que les extrêmes. Leur accession au pouvoir mène plus ou moins vite au désastre.

Pour qui a vécu le dernier demi-siècle, une chose apparaît clairement : le politiciens se sont coupés de la population parce qu’ils ne l’ont écoutée que distraitement. Ils pensaient savoir. Mais en démocratie, le peuple décide. Lui seul sait ce qui lui convient. Voici donc un petit historique portant sur trois points essentiels : le chômage, l’immigration, le terrorisme.

 

Deux français sur trois

Lors de sa campagne électorale de 1974, Valéry Giscard d’Estaing avait un slogan : il voulait rassembler autour de lui deux français sur trois. Il s’agissait de l’ensemble de la population bien intégrée socialement et économiquement. Cette population disposait d’un emploi puisque le taux de chômage était de 3% de la population active (400 000 chômeurs). Elle avait une vision optimiste de l’avenir, pensait vivre une retraite confortable et voir ses enfants améliorer encore leur condition. Tout cela reposait géopolitiquement sur la domination occidentale du monde, à la fois économique, politique et militaire.

L’immigration constituait déjà un sujet polémique, mais restait limitée. Giscard d’Estaing pratique de 1974 à 1981 une politique restrictive d’immigration choisie, qui satisfait la population, mais commet l’erreur d’autoriser le regroupement familial en 1976 (gouvernement Chirac). Le regroupement familial aura des conséquences historiques majeures et il est une des sources des immenses problèmes actuels dans ce domaine. Quoiqu’il en soit, l’immigration restait jusqu’aux années 70 plutôt d’origine européenne et ne posait pas de problèmes majeurs d’intégration. Un consensus régnait entre les gouvernants et les deux-tiers des français hostiles à l’immigration clandestine.

Quant au terrorisme islamiste, il n’existait pas en Occident mais avait déjà commencé dans certains pays arabes (prise de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979).

 

L’effondrement progressif

La régression s’installe vraiment au cours des années 1980 dans les trois domaines. En 1980, le chômage atteint déjà 5% de la population active et sera à plus de 10% en 1994. Les socialistes au pouvoir veulent « changer la vie ». Ils y parviendront magistralement. Pierre Mauroy évoque dans les années 1980 « la crête des deux millions de chômeurs ». Ils seront près de trois millions en 1994. Le changement cyniquement promis se transforme en déclin. La base sociologique de la démocratie est atteinte. Il n’y a plus deux français sur trois pour faire consensus autour du modèle de la démocratie libérale. Le doute s’est installé et il ira croissant.

La politique migratoire mitterrandienne est des plus laxistes. Dès 1981, instruction est donnée aux préfets de suspendre toute expulsion d’étranger. Une autorisation provisoire de séjour est accordée aux clandestins. Cette politique sera globalement poursuivie avec des plans de régularisation massifs de clandestins. L’acquisition de la nationalité française sera facilitée. Les élites politiques commencent ainsi à se couper de la population.

Les français percevaient en effet une chose toute simple : un étranger peut violer impunément les lois de la République alors qu’un français est immédiatement sanctionné dans le même cas. Il est évident que la régularisation massive d’étrangers clandestins, les fameux « sans-papiers », conduit à un sentiment d’injustice chez les citoyens respectueux du droit. C’est un affaiblissement grave de l’État de droit.

L’autre aspect du problème concerne l’origine des flux migratoires. Les pays d’origine appartiennent désormais à la civilisation islamique. Il s’agit principalement de pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie). L’intégration assez facile des chrétiens d’origine italienne, polonaise, portugaise, espagnole dans les trois premiers quarts du 20e siècle est désormais de l’histoire ancienne. Les musulmans, tout à fait légitimement, n’entendent pas devenir chrétiens. Mais l’écrasante majorité des français d’origine européenne ne veut entendre parler ni de « métissage culturel » ni de communautarisme. Nous sommes face à une impasse sociétale résultant de l’aveuglement des dirigeants politiques. Aucune société ne peut réussir en quelques décennies la cohabitation pacifique de deux civilisations qui vivaient séparées depuis des siècles.

Quant au terrorisme islamiste, il se développe beaucoup à travers le monde et commence à frapper la France : attentat de la rue des Rosiers à Paris en 1982 (6 morts, 22 blessés), attentat de la rue de Rennes à Paris en 1986 (7 morts, 55 blessés), nombreux attentats en 1995 (8 morts, 150 blessés). L’explication de base de ce terrorisme est simple : les fondamentalistes islamistes envisagent l’avenir comme un prolongement indéfini du passé. La religion doit définir les valeurs et les imposer à l’ensemble de la société. Toute évolution sociétale dans les pays musulmans est considérée comme condamnable. Toute la civilisation occidentale, avec son principe de liberté, représente le contre-modèle le plus accompli. L’extrême indigence philosophique de cette position ne permet de convaincre que des marginaux fanatisés et conduit inéluctablement à la violence.

 

La société éclatée

Chacun le sait, le tableau ne fera que s’assombrir au début du 21e siècle, Le taux de chômage évolue entre 8 et plus de 10% de la population active. Il dépasse les 20% en incluant le sous-emploi (catégories A, B et C de Pôle emploi). L’immigration clandestine se poursuit et rencontre une hostilité croissante de la population. Le terrorisme se déchaîne et emprunte deux voies : le massacre de masse (Bataclan, Nice) et l’attentat aveugle contre quelques quidams ou contre des juifs (Merah contre une école juive à Toulouse en 2012 par exemple).

Approximativement, ce sont désormais deux français sur trois qui se sentent exclus, précarisés ou fragilisés. La fragilisation est à la fois économique et culturelle. Les incantations sur la croissance de François Hollande ridiculisent le Président de la République lui-même, car la croissance est désormais structurellement faible (1 à 2% par an). Il faudrait de profondes réformes de structure pour revenir à un taux plus élevé. Bref, il faudrait faire les yeux doux au capitalisme. Les dirigeants et la population s’y refusent.

Mais la fragilisation est aussi culturelle. Alors qu’un consensus coutumier existait jusqu’aux années 70, d’incessantes querelles concernent désormais les pratiques imposées par une interprétation étroite de vieux textes islamiques : tenue féminine, nourriture acceptable (halal), examen d’une femme par un médecin homme, mixité dans les piscines, etc. Les français d’origine européenne, éduqués depuis l’enfance dans le respect de la liberté individuelle et de l’égalité des sexes, vivent ces revendications d’origine islamique comme une régression majeure. Ils ont la pénible impression que leur libération du carcan de la religion d’État à partir du 18e siècle est remise en cause. Une religion, venant qui plus est d’une autre civilisation, semble vouloir imposer ses pratiques aux individus au mépris de leur liberté.

Seule la partie supérieure de la classe moyenne, qui possède des qualifications de haut niveau, tire son épingle du jeu. Son niveau de vie lui permet d’habiter les quartiers favorisés et de ne pas être confrontée quotidiennement au communautarisme. Elle peut ainsi étaler complaisamment une grandeur d’âme multiculturaliste qui ne lui coûte pas très cher.

Artisans, commerçants, agriculteurs, salariés du privé subissent l’instabilité des structures économiques (restructurations, faillites). La fonction publique, qui formait auparavant un tout, est scindée en deux sous-ensembles. La haute fonction publique, les énarques, peut protéger son pré carré car elle tient les rênes du pouvoir. Les autres fonctionnaires se sentent enviés et haïs pour la stabilité de leur emploi, qui tôt ou tard sera remise en cause. La haute noblesse d’Etat abandonne et méprise la petite noblesse.

Le multiculturalisme se développe et des cités de banlieue deviennent des zones de non droit dans lesquelles la police hésite à pénétrer. Ce sont les « territoires perdus de la République » (2). Les habitants des petites villes en régression économique et des grandes banlieues excentrées ont perdu tout espoir d’améliorer leur condition. Cette « France périphérique » (3) observe avec le scepticisme le plus total la France d’en-haut, qui prend depuis des décennies des décisions aggravant sa situation.

 

Aux gouvernants d’en prendre acte

L’évolution d’une société consensuelle et optimiste vers une société éclatée et pessimiste est un phénomène complexe. L’Occident étant passé de la domination du monde à la compétition avec le reste du monde, sa situation économique et géopolitique a radicalement changé en quelques décennies. Le capitalisme, qui se mondialise, baignent toujours autant dans les « les eaux glacées du calcul égoïste » (Marx). Il aurait pourtant intérêt à sauver la démocratie libérale en recherchant un nouveau compromis sur le partage des richesses. Les politiciens professionnels jouent toujours le court terme au détriment de l’avenir : la rigidification de l’emploi privé en France en offre un exemple historique. Serait-ce trop leur demander d’écouter davantage leur population et un peu moins leurs conseillers en communication ? Quant au sauve-qui-peut des favorisés de la culture et des qualifications, il ne les conduira pas très loin si des pouvoirs autoritaires viennent supplanter les démocraties.

A vrai dire, il y a toujours un consensus des deux-tiers des français sur l’emploi (en avoir un), l’immigration (la contrôler rigoureusement et sans prêchi-prêcha moralisateur) et le terrorisme (le prévenir et le sanctionner férocement, sans état d’âme, en y mettant les moyens qu’il faut). Aux gouvernants d’en prendre acte.