Macron vous fait-il rêver ?

17/03/2017

Patrick AULNAS

Le phénomène Macron est basé sur le rêve. Le leader du mouvement En Marche parvient encore à peindre l’avenir en rose, performance devenue inaccessible aux politiciens traditionnels qui lui font face. Marine Le Pen récupère les déçus. Leur rêve est en filigrane et imprégné de haine, ce qui ne prédispose pas à l’optimisme. Mélenchon manipule les vieux concepts marxisants et cible lui aussi des ennemis : les possédants, le capitalisme. Voilà encore beaucoup de négativisme. Hamon essaie péniblement de renouveler le discours socialiste en le verdissant, mais continue à proposer des prestations sociales nouvelles (revenu universel) ce qui est l’essence même du socialisme depuis un siècle. Difficile de faire espérer avec les vieilles recettes politiciennes.

Quant à François Fillon, il s’adresse à ceux qui rêvent de mettre de l’ordre dans la pagaille publique produite par des décennies de gabegie. Ce sont des réalistes qui aspirent à une gestion publique rigoureuse dépourvue de démagogie. Oui, ces utopistes du bon sens existent !

 

« Je vous aime »

Comment Macron fait-il rêver ? Par sa personne et par son projet. Son physique, sa brillante intelligence, son regard acéré sur l’avenir lui permettent de fédérer beaucoup d’électeurs jeunes, un certain nombre de déçus du hollandisme et des centristes issus de la démocratie chrétienne (dont François Bayrou), tendance politique ancienne, mais rabotée électoralement par la bipolarisation. Cet électorat composite rêve d’un Président cultivé, humaniste, élégant, polyglotte, ouvert sur le monde et comprenant les enjeux de la mondialisation en cours. Il croit tenir l’oiseau rare. Et il est bien vrai que le profil de Macron est exceptionnel. On a parlé de sa dimension christique, ce qui renvoie à un messianisme très apparent dans le verbe macronien. Macron est le seul candidat à la présidentielle qui s’inscrit dans un « désir d’avenir » optimiste. Son personnage lumineux comporte une dimension émotionnelle forte qu’il est capable de verbaliser. Après un mot malheureux, mais significatif, sur la colonisation, « crime contre l’humanité », il s’excuse d’avoir blessé en déclarant : « Je vous aime et je vous ai compris ». Quel homme politique est aujourd’hui capable de dire « je vous aime » à son public sans sombrer dans le ridicule ? Sans le visage, le sourire et le regard de Macron, cela est impossible.

 

Un réaliste qui fait rêver

Le projet d’Emmanuel Macron emprunte à la gauche et à la droite, si ces mots ont encore un sens. Macron est un libéral réaliste qui ne s’encombre pas de doctrine. Son libéralisme embrasse la dimension économique et la dimension culturelle ou sociétale, mais son réalisme lui permet de prendre acte du monde tel qu’il est, en particulier du rôle économique de l’État dans tous les pays développés. Il s’agit de dépasser le clivage traditionnel droite-gauche. Avec Emmanuel Macron, socialisme et libéralisme ne s’opposent plus irréductiblement mais se conjuguent. L’État-providence est considéré comme une donnée historique, une construction du 20e siècle qui ne disparaîtra pas. Mais ses rigidités, ses excès doivent être corrigés pour redonner plus d’autonomie à l’individu. Protéger les plus faibles sans ligoter les plus dynamiques, cela s’appelle le social-libéralisme, démarche totalement réaliste que Macron est parvenu à transformer en rêve pour ses électeurs.

 

Refuser le clivage droite-gauche

Ce projet généreux et optimiste séduit naturellement la jeunesse cultivée et bien formée professionnellement, celle qui possède les atouts pour s’insérer dans une société ouverte sur le monde et sur la diversité. Il intéresse également tous ceux que la bipolarisation politique clanique révulse. Il s’agit d’une catégorie en expansion qui a bien compris l’artifice principal du jeu politicien français depuis 1958 : accentuer le clivage droite-gauche pour conquérir le pouvoir, puis exercer le pouvoir en appliquant une politique centriste. La droite promet l’ordre sociétal et le libéralisme économique, la gauche le progrès sociétal et l’interventionnisme économique. Mais un ou deux ans après l’élection, le projet est oublié car il se heurte à une réalité difficile à modifier.

Macron a réussi, dans son discours, à transcender ce clivage droite-gauche artificiellement construit pour les besoins des clans opposés. Son projet emprunte à la gauche (culturellement) et à la droite (économiquement). Il s’agit d’un compromis. Le compromis de gouvernement, conclu entre partis, fonde la pratique politique dans la plupart des démocraties européennes. Mais il a quasiment disparu en France, à partir de 1958, à la suite de l’échec du parlementarisme classique sous la IVe République.

 

Recomposition de l’échiquier politique

La démarche d’Emmanuel Macron induit donc une véritable recomposition du paysage politique français. Le mouvement En marche n’est pas un véritable parti politique. Il ne possède aucun élu à l’Assemblée nationale ni au Sénat. Pour gouverner, il faudra disposer d’une majorité parlementaire solide, ce qui suppose des ralliements en provenance d’autres partis. Ils se produiront certainement si Macron devient Président de la République. Mais personne ne sait aujourd’hui comment ni dans quelle proportion. Y-aura-t-il un nouveau parti ? Quel sera son poids ? Les anciens partis (socialistes, centristes, droite) subsisteront mais lesquels participeront à la coalition au pouvoir ?

Le social-libéralisme doit encore émerger structurellement. Voilà la principale difficulté que réserve l’avenir si Macron est Président.

 

A nouveau le régime des partis ?

Le phénomène Macron reste donc fragile car il repose sur une personnalité sans aucun doute exceptionnelle, mais suppose une recomposition des forces politiques en présence qui n’ira pas de soi. A la bipolarisation droite-gauche doit se substituer un gouvernement de coalition. Mais les coalitions peuvent se rompre à tout instant, entraînant la chute du gouvernement. Charles de Gaulle avait voulu une Cinquième République en 1958 pour s’opposer à ce qu’il appelait « le régime des partis ». Le projet d’Emmanuel Macron est-il compatible avec les institutions de la Cinquième République ? Ou le régime des partis risque-t-il de ressurgir ? Le rêve macronien peut-il résister à l’exercice du pouvoir ?

Avant le premier tour, toutes ces incertitudes doivent faire réfléchir aux conséquences possibles de l’aventure Macron.