La perfide Albion a-t-elle eu raison ?

27/06/2016

Patrick AULNAS

Les peuples semblent en définitive moins ambigus que leurs dirigeants. Ils décident avec leurs émotions, pas avec leur intelligence. Le Brexit clarifie donc une situation qui durait depuis un demi-siècle : la présence dans l’Union européenne d’un grand pays n’ayant absolument aucune volonté de construire une entité politique supranationale. Les anglais ne voyaient dans la construction européenne qu’une opportunité économique, un grand marché très accessible. Bref, leur idéal se limitait pour l’Europe à une vaste zone de libre-échange. C’est la raison pour laquelle ils étaient de chauds partisans de l’élargissement à l’Europe de l’Est après la chute de l’URSS. Leurs motivations étaient moins diplomatiques (ancrer les pays d’Europe de l’Est dans la sphère d’influence occidentale) qu’économiques (élargir la zone de libre-échange).

 

L’ambiguïté française

La sortie de la Grande-Bretagne enlève un argument de poids à tous les pays qui affirmaient haut et fort vouloir approfondir la construction européenne mais en être empêchés par l’obstacle britannique. C’est le cas de la France. L’ambiguïté française dans ce domaine n’a jamais cessé. Il était hors de question de transférer des prérogatives régaliennes à l’Union (diplomatie, armée, fiscalité) mais la construction d’une Europe fédérale n’était pas rejetée dans un avenir indéterminé. Comment faire preuve de plus de duplicité ? Le chef-d’œuvre dans ce domaine fut, à la fin du 20e siècle et au tout début du 21e, la dialectique élargissement-approfondissement. Faute de choisir, la position officielle était l’approfondissement dans l’élargissement. Bien évidemment, en pratique, seul l’élargissement à l’Est fut réalisé. La mise en place de la monnaie unique (entre le 1er janvier 1999 et le 1er janvier 2002) fut le dernier stade de l’approfondissement. Depuis, rien.

 

La sagesse d’Angela Merkel

Les déclarations de François Hollande à la suite du Brexit, ne brillent pas par leur habileté. Prendre prétexte du départ britannique pour affirmer que « nous aurons à faire évoluer la construction européenne », c’est à nouveau utiliser l’argument spécieux de l’obstacle anglais désormais levé. Angela Merkel est, comme d’habitude, beaucoup plus crédible lorsqu’elle affirme qu’il convient d’ « analyser la situation avec calme et retenue, l'évaluer et ensuite prendre ensemble les bonnes décisions ». En effet, personne n’imagine sérieusement que la sortie du Royaume-Uni puisse constituer un électrochoc induisant une évolution rapide vers une Europe intégrée, par exemple fédérale, même réduite aux six pays fondateurs. Si une telle direction est prise, il s’agira de décennies entières de travail de rapprochement, de milliers de réunions bruxelloises aussi bien politiques que purement techniques. Il convient donc de savoir raison garder, comme le dit la chancelière.

 

La Norvège se porte très bien, merci.

Quant aux Britanniques, seuls l’avenir dira s’ils ont eu tort ou raison. La Norvège, non membre de L’UE, mais appartenant à l’EEE (Espace économique européen) lui donnant accès au grand marché, se porte fort bien. L’objectif britannique pour le futur ira probablement dans cette direction. A long terme, deux hypothèses principales existent. Si l’UE stagne ou se dissout, les britanniques se seront libérés avant les autres des multiples contraintes européennes tout en bénéficiant de l’accès au grand marché s’ils font partie de l’EEE. Ils seront gagnants. Si l’approfondissement de la construction européenne débouche sur une entité politique forte, les anglais seront perdants. Ils n’appartiendront pas à la nouvelle puissance politique qui, aux côtés des États-Unis, de la Russie et de la Chine, pourra prétendre jouer un rôle majeur sur la scène internationale. L’influence anglaise se réduira alors à presque rien.

 

Le bon chemin pour l’avenir

Mais pour construire cette Europe intégrée, il faudra être particulièrement inventif. Jusqu’à présent, les institutions européennes constituent une structure politique sui generis, inventée dans les années 50 et 60 et adaptée ensuite pragmatiquement par plusieurs traités. Rien ne permet d’affirmer que le modèle fédéral classique puisse être mis en place, même entre un nombre limité de pays. L’Europe restera plus probablement une construction politique nouvelle s’inspirant des modèles existants mais conservant de fortes spécificités. Nous sommes déjà, dans ce domaine institutionnel, confrontés à un défi. Il faudra être très créatif.

Mais le contenu du pouvoir européen représente une autre gageure, encore plus considérable. L’Europe politique n’existe que si des transferts majeurs de souveraineté sont réalisés progressivement dans trois domaines : diplomatie européenne, armée européenne, fiscalité européenne. Le chemin à parcourir est immense. Un ministre européen des affaires étrangères devrait pouvoir négocier au nom de tous les pays membres, sans ratification par les parlements nationaux, mais avec ratification par le Parlement européen. Une armée puissante, disposant des armes les plus perfectionnées, avec commandement unique européen, devrait être mise en place. Enfin, le financement de l’Europe intégrée ne devrait pas provenir de contributions des États mais d’impôts et taxes européens.

 

Si nous parvenions à construire un tel pouvoir européen, nous deviendrions une puissance majeure sur la scène internationale. Mais chacun voit l’immense difficulté de la tâche. Le risque d’échec est à la mesure de la hauteur de l’ambition. Les petits politiciens médiocres, les populistes assoiffés de pouvoir, de gauche comme de droite, sont aux aguets dans tous les pays pour nous conduire à l’échec. Si nous échouons, la perfide Albion aura pris la bonne décision en nous quittant. Si nous réussissons, elle reviendra vers nous. Et nous l’accueillerons à nouveau.