Le militant socialiste : entre idéalisme et archaïsme

29/10/2014

Patrick AULNAS

La rupture est désormais complète entre la gauche du Parti socialiste et le gouvernement. Depuis deux ans, François Hollande donne en cadeau à sa gauche des réformes sociétales, mais il est condamné au réalisme dans le domaine économique et financier. Les incantations de l'extrême-gauche (Parti de gauche, PC, NPA, etc.) relèvent évidemment de la démagogie. Ces formations n'ont aucune chance d'avoir un jour des responsabilités gouvernementales et peuvent donc se complaire médiocrement dans de pseudo-utopies auxquelles personne ne croit plus. La gauche du PS semble vouloir rejoindre cette facilité. Elle ne veut plus gouverner car la réalité est trop opposée à ses rêvasseries. Les militants du PS sont nombreux à refuser la dure réalité du monde tel qu'il est et se situent donc entre idéalisme et archaïsme.

Les études du CEVIPOV (Centre d'études de la vie politique française) sur les militants socialistes montrent qu'il s'agit en majorité d'hommes de plus de cinquante ans ayant souvent un niveau de diplôme relativement élevé (diplôme universitaire de deuxième ou troisième cycle ou grande école pour la moitié environ). Le recrutement se fait surtout dans le secteur public, les enseignants représentant encore une base importante (environ 20%) mais les employés ou les cadres de la fonction publique territoriale semblent avoir le vent en poupe dans l'évolution des effectifs. Le clientélisme existe mais il est impossible de le chiffrer. Certains adhérents ne prennent la carte du parti que pour s'assurer un emploi dans une commune, un département ou une région dirigée par les socialistes. Autre caractéristique intéressante : près de 80% des militants ont le sentiment d'appartenir à une classe sociale (la classe moyenne pour la plupart, la classe ouvrière moins fréquemment). La culture du conflit reste ainsi largement dominante au détriment du nécessaire compromis.

Cette rapide esquisse du militant socialiste permet d'estimer la distance sidérale qui sépare ce parti du monde réel en cours de structuration, celui de la globalisation planétaire des savoirs, de la recherche, de la finance, de l'économie, voire même du marché du travail. Puisque l'élaboration du droit reste un monopole des États, les acteurs de la globalisation utilisent habilement la concurrence entre normes juridiques étatiques pour dépasser le cadre trop étroit de l'État-nation. La fameuse « mondialisation » se développe ainsi contre les États, mais les militants socialistes dépendent de l'État et attendent tout de lui. Ils demandent un renforcement constant de la réglementation étatique qui induit une densification des contrôles et, par suite, des coûts de structure insoutenables. Lorsque le célèbre fantaisiste Arnaud Montebourg évoquait la « démondialisation » au cours de la campagne présidentielle de 2012, il paraissait, comme à son habitude, plutôt ridicule aux yeux des citoyens avisés. Mais il était perçu comme courageux et clairvoyant par les vieux routards du socialisme militant.

Car, bien évidemment, l'humanité s'est fourvoyée lorsqu'elle a entamé le processus de « mondialisation libérale ». Non seulement la pensée socialiste est la bonne, mais ses réalisations dans le cadre franco-français devraient être étendues, sinon à la planète entière, du moins à l'Union européenne. Le « modèle social français », par exemple, étant un des meilleurs du monde (c'est évident), il conviendrait que les européens s'en inspirent au lieu de s'acharner stupidement à construire une Europe vendue à l'ultra-libéralisme. Ce n'est pas à la France de devenir européenne, mais à l'Europe de devenir française. On peut dès lors comprendre que le pas à franchir pour passer de la gauche au Front national ne nécessite pas d'être un champion du saut en longueur. La doxa socialiste de base est très éloignée de celle de l'élite. Elle n'exclut pas le nationalisme.

Tentons de dresser le portrait du militant socialiste-type. Le noyau dur de l'appareil est constitué d'enseignants socialistes de plus de cinquante ans, professeurs des écoles (ex-instituteurs) ou professeurs de collège ou de lycée. Ils n'ont jamais approché une entreprise mais la perçoivent exclusivement comme un centre de profit. Pour ces socialistes, l'argent honni (« Mon ennemi, c'est la finance ») est le seul véritable objectif du chef d'entreprise. L'emploi public est vertueux car il procède d'une logique de service public ; l'emploi privé est immoral car il émane de la recherche du profit. Toutes les problématiques plus ou moins financières concernant l'entreprise privée – droit des affaires, droit fiscal, normes comptables, contrôle de gestion, etc. – sont totalement ignorées et perçues comme hautement suspectes. L'inculture dans ce domaine est totale, les préjugés omniprésents. De nombreux jeunes députés socialistes provenant du milieu associatif et appartenant au groupe des « frondeurs » représentent à merveille ce socle militant. N'ayant jamais vu un compte de résultat, ils ignorent ou veulent ignorer que le chiffre d'affaires doit se conquérir. Pour eux, il suffit de voter au sein d'une quelconque assemblée pour disposer des ressources.

Mais il faut aller plus loin. Le réel lui-même est perçu comme une entrave. Respecter le réel, c'est déjà trahir. Il s'agit de changer la société en fonction d'une idéologie qui définit l'avenir radieux qui naîtra de la ténacité militante. Être pragmatique face à la complexité de la réalité sociale, c'est être timoré. Dans ces conditions, les déficits publics n'ont évidemment pas à être pris en considération. S'obstiner à bien gérer son pays comme ces besogneux de germaniques, vouloir rembourser recta ce que l'on a emprunté, voilà bien de la petitesse. Il faut voir loin, il faut voir grand, il s'agit de construire un monde idéal, pas de rembourser ces imbéciles d'épargnants.

On comprend qu'avec cette base sociologique très archaïque, le virage dit « social-libéral » du gouvernement français ait pu constituer un véritable casus belli pour de nombreux militants de gauche. Le Parti socialiste arrive ainsi au terme d'une histoire qui commence en 1905 avec la création de la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière). François Hollande a repris en 2012 le petit jeu mitterrandien de 1981, consubstantiel à la gauche du 20e siècle, qui consiste à présenter le politique comme capable de changer le réel. Erreur historique majeure en ce début du 21e siècle : ce sont les hommes libres qui changent le monde, les chercheurs, les chefs d'entreprises, les grands artistes. Les politiques ont un rôle plus modeste : trouver des compromis pour assurer le vivre ensemble. Il faudra l'expliquer aux militants. Bon courage.