Le conservatisme de gauche

17/01/2014

Patrick AULNAS

De multiples exemples illustrent les difficultés de la gauche à accepter le monde du 21e siècle. La « démondialisation » d'Arnaud Montebourg prête à sourire mais elle correspond à une attente de certains militants ou sympathisants. Le refus de prendre en considération le vieillissement de la population pour réformer les régimes de retraite s'explique par le caractère idéologique des partis de gauche. Le pragmatisme leur fait défaut : il veulent construire un monde prédéfini par une doctrine. Dans ce monde idéal, il a été convenu une fois pour toutes que l'âge de départ à la retraite ne pouvait pas augmenter. L'hostilité des militants syndicaux de gauche à l'ouverture de certains commerces le dimanche relève de la même logique. Ils défendent un modèle traditionnel, d'inspiration religieuse, et refusent de tenir compte de la simple réalité : adaptation aux besoins de la clientèle, création d'emplois. Chez bon nombre d'écologistes, le progrès technique est analysé comme un danger et leur discours électoral est basé sur la crainte du futur, sauf, bien entendu, si l'on respecte leurs préconisations idéologiques. Dernier exemple, moins fréquemment cité : le droit d'asile. Il correspond historiquement à l'accueil par les pays démocratiques de personnalités (écrivains, hommes politiques, chercheurs, etc.) qui fuyaient leur pays d'origine où ils couraient un danger. Le problème change radicalement de dimension, et sans doute de nature, lorsqu'il s'agit d'accueillir des centaines de milliers de personnes qui fuient l'insécurité liée aux guerres ou simplement la misère. Pourtant, la gauche conserve face à une problématique totalement différente les grands principes du monde d'hier.

Sans prétendre fournir une explication globale, il apparaît que tout se passe comme si la gauche n'avait pas accepté que le monde idéal qu'elle dessinait au début du 20e siècle ne soit pas advenu. Ce monde est essentiellement celui de la société sans classe et de la fraternité universelle des travailleurs. La chute du communisme soviétique n'a jamais été vraiment acceptée par une partie de l'ultragauche qui voue une haine presque pathologique au capitalisme. Mais du côté des sociaux-démocrates, la réussite économique du capitalisme est ressentie comme une anomalie. La prise de conscience de l'inefficacité de la gestion de nombreuses entreprises publiques (les anciennes PTT, la SNCF, etc.) fait souvent défaut. Il est sans doute cruel pour un vieux militant de gauche de s'apercevoir que le monde qui est en train de naître ne ressemble en rien à l'éden socialiste dont il rêvait dans sa jeunesse. Il est difficile d'admettre que c'est le réalisme et le pragmatisme qui ont configuré le monde dans lequel nous vivons et non une idéologie. La science et la technique, d'une manière plus générale les progrès de notre intelligence collective, déterminent notre devenir historique. C'est par notre capacité d'agir pragmatiquement, en ayant préalablement accumulé des connaissances, que nous construisons le monde de demain. Les chimères marxisantes, les idéologies du passé n'ont plus aucune place dans notre évolution. Le militant est beaucoup moins important que le technicien et l'ingénieur, l'homme politique a moins de poids réel sur le long terme que le dirigeant d'entreprise ou le grand scientifique. Bref, la réalité d'aujourd'hui heurte de front les valeurs de gauche qui reposent sur un idéalisme politique qui a pris naissance aux 18e et 19e siècles. Quoi de plus normal alors que la gauche soit conservatrice et tente encore de nous imposer un fonctionnement passéiste de la société.