La gauche ne peut plus fuir la réalité

09/07/2014

Patrick AULNAS

L'histoire politique de la France depuis la fin des trente glorieuses (1974) consiste à fuir la réalité. Même si tous les gouvernants n'ont cessé d'évoquer la crise depuis cette date, ils savent tous qu'il n'y a pas de crise, sauf à donner à ce mot une acception tellement large que la quasi-totalité de la planète serait en permanence en crise. La vérité est toute simple. Nous avons abordé une nouvelle période de l'histoire économique du monde. La domination occidentale a laissé place à la compétition. Le taux de croissance du PIB est devenu nettement plus faible. Il était en moyenne supérieur à 5% par an de 1950 à 1974. Il se situe autour de 2% en moyenne depuis, mais avec une tendance historique à la baisse. Le chômage, qui concernait 2,6% de la population active en 1970, atteint les 10,2% fin 2013 et il s'agit d'un phénomène durable.

Au cours des trente années d'après-guerre, il était donc facile de mettre en place des services publics nouveaux et de promouvoir des transferts sociaux de grande ampleur. L'assurance-maladie obligatoire, l'UNEDIC, les régimes de retraite obligatoires sont tous nés dans cette période. Lorsque la croissance fléchit, les gouvernants ont un choix clair à opérer, qui est d'abord financier : les recettes publiques croissant très faiblement, il faut ajuster le niveau des dépenses, sans brutalité mais avec rigueur. Cette manière de raisonner est totalement en contradiction avec l'état d'esprit de la gauche. Celle-ci doit faire rêver ses électeurs. Elle doit promettre un monde meilleur. Cela se traduit dans une société prospère par des promesses à caractère social. Les programmes politiques de gauche présentent ainsi des constantes. Dans le monde édénique de demain les bas salaires et les prestations sociales augmenteront, le temps de travail diminuera de même que l'âge de la retraite, de nouveaux services publics seront créés. La gauche de gouvernement est idéaliste dans ses ambitions, mais matérialiste dans ses réalisations : elle promet des avantages matériels très coûteux à ses électeurs.

La politique de François Mitterrand en fournit une parfaite illustration. Ce politicien manœuvrier de la IVe République conquiert le pouvoir avec un programme totalement démagogique qui ne tient aucun compte des évolutions en cours depuis 1974. Face au vieillissement de la population, il fait passer l'âge de la retraite de 65 à 60 ans dans le secteur privé. Il fallait tout simplement faire le contraire : aligner le secteur public (retraite à 60 ans) sur le secteur privé. Nous n'en sommes même pas encore arrivés là. Confronté à la chute de la croissance économique, il diminue le temps de travail hebdomadaire de 40 à 39 heures sans réduction de salaire, réduisant ainsi la compétitivité-coût du pays. Les effets sur les comptes publics sont catastrophiques : les dépenses publiques passent de 45,5% du PIB en 1980 à 53,5% en 1995. Mais comme les prélèvements obligatoires n'ont pas suivi (1,7 point de hausse en 14 ans), la dette publique accumulée s'envole, passant de 21%  du PIB en 1980 à 55% en 1995.

La gauche est à nouveau au pouvoir de 1997 à 2001 avec le gouvernement de Lionel Jospin. Le taux de croissance remonte nettement, mais très provisoirement, à plus de 3% par an. Il était possible de désendetter le pays et, en particulier, d'accélérer l'amortissement de l'énorme dette sociale accumulée du fait des déficits de l'assurance-maladie et des régimes de retraite. Mais le tropisme idéologico-politicien est puissant : le gouvernement fait adopter une nouvelle loi sur la réduction du temps de travail qui passe de 39 à 35 heures hebdomadaires. Le financement sur fonds publics de cette réduction constitue une erreur de gestion fondamentale et unanimement reconnue aujourd'hui.

Le déni de réalité n'étant plus envisageable, François Hollande est condamné à une attitude économique réaliste. Il doit pratiquer ce que les allemands appellent à juste titre le sérieux budgétaire, mais que certains députés socialistes s'obstinent à qualifier d'austérité. Il est en effet très difficile pour ces députés d'admettre qu'ils ne peuvent plus proposer d'avantages matériels nouveaux à leurs électeurs. Le noyau dur du discours de gauche consiste précisément à invoquer la nécessaire intervention de l'État et à laisser entendre que les pouvoirs publics peuvent tout résoudre, tout améliorer. Aujourd'hui, le gouffre de la dette publique ne le permet plus et, à l'exception de quelques imbéciles ou de quelques naïfs, les députés socialistes le savent. Les incantations à propos d'une prétendue austérité relèvent donc de l'électoralisme : il faut susurrer son désaccord et simultanément... son impuissance. Cela fera toujours, espère-t-on, quelques voix de plus aux prochaines législatives.

Le drame de François Hollande, Président mal aimé, résulte donc de la contradiction, du mensonge même, qui est à l'origine de son accession au pouvoir. Ses électeurs ont pensé qu'il pourrait, comme ses prédécesseurs de gauche, poursuivre la politique redistributive qui est au cœur du socialisme. En l'absence de la croissance économique qu'il voyait venir (voilà son erreur !), cela est impossible. Le creusement des déficits conduirait à la catastrophe : hausse des taux d'intérêt, voire impossibilité de trouver des prêteurs. Mais François Hollande est un personnage étonnant, un social-démocrate optimiste. Il semble encore aujourd'hui attendre le début d'un nouveau cycle économique qui le sauverait. Il pourrait à nouveau promettre sans résoudre les problèmes de fond. Là réside sans doute la différence entre un homme d'État et un politicien. Ayant été à l'école mitterrandienne, il a appris à louvoyer, à esquiver, à manœuvrer politiquement. Le politique est pour lui l'essentiel. Les problèmes de fond, la compétitivité du pays, sa position internationale, le poids écrasant de ses structures publiques, tout cela relève de l'accessoire. François Hollande est un politicien très à l'aise avec le déclin français.