Abstention, mensonge et archaïsme

02/04/2014

Patrick AULNAS 

Le niveau record d’abstention au second tour des élections municipales françaises de 2014 n’est que la confirmation d’une tendance historique qui concerne toutes les élections sauf les présidentielles. Il ne s’agit pas d’une évolution linéaire, mais si l’on voulait faire une représentation graphique, la courbe serait nettement ascendante sur le long terme. Voici un aperçu chiffré de cet abstentionnisme.

 

Périodes

 1961-1970  

 1971-1980  

 1981-1990  

 1991-2000  

 2001-2010  

 2011-2014  

Élections européennes

 

39%

43 à 51%

47 à 53%

57 à 59%

 

Élections présidentielles

15 à 31%

16 à 22%

14 à 19%

20 à 21%

16 à 28%

20 à 22%

Élections législatives

19 à 31%

15 à 19%

21 à 34%

29 à 32%

35 à 40%

42 à 45%

Élections régionales

 

 

25%

34 à 45%

34 à 54%

 

Élections cantonales

 

 

 

 

33 à 44%

56%

Élections municipales

21 à 29%

21 à 27%

20 à 27%

30 à 31%

31 à 35%

36 à 37%

 

C’est au cours des deux dernières décennies du 20e siècle que les taux d’abstention s’envolent. On songe à plusieurs facteurs explicatifs. Le plus évident est le passage de la domination économique occidentale à la compétition économique mondiale qui commence au milieu de la décennie 1970-80 (fin des trente glorieuses). Il en résulte des taux de croissance économique nettement plus faibles et un chômage massif. Les gouvernants continuent cependant à promettre monts et merveilles à la population, mais le mensonge politique n’est perçu qu’avec un certain retard. En effet, les politiques ont choisi dans les années 1980 d’endetter lourdement les collectivités publiques pour simuler un pseudo « progrès social ». Cette époque est définitivement révolue puisqu’aujourd’hui il n’est plus possible d’accumuler de nouvelles dettes publiques sans courir à la faillite. L’énorme mensonge historique, initié par François Mitterrand et poursuivi sans interruption jusqu’à la présidence de François Hollande, est désormais perçu par la population : sans croissance économique, pas de progrès social ; et il ne suffit pas de promettre la croissance dans une compagne électorale ! C’est la meilleure manière de se déconsidérer encore davantage. Les gouvernants ont ainsi perdu toute crédibilité.

Le second facteur conduisant à l’abstention réside sans doute dans les erreurs majeures de communication des femmes et hommes politiques. Ce qu’il est courant d’appeler désormais la politique-spectacle n’a eu pour effet que de dévaloriser l’image des politiques. Face aux professionnels du spectacle, ils ne peuvent en effet que proposer une image médiocre. S’adresser au grand public suppose une simplification outrancière des problématiques complexes inhérentes aux sociétés les plus développées. Le discours politique devient ainsi simpliste et répétitif et constitue un spectacle d’autant plus ennuyeux que de nombreux gouvernants n’ont aucun talent de comédien. Il est bien difficile de faire un spectacle attractif avec des slogans répétés à satiété. Les soirées électorales télévisées sont à cet égard pleines d’enseignement. Il est intéressant d’entendre des spécialistes de la vie politique (journalistes, politologues) commenter les résultats. Mais les querelles en direct entre PS, UMP, FN, Front de gauche et autres chapelles sont à la fois ridicules, enfantines et humiliantes pour les participants et les téléspectateurs. Intéressent-elles les militants ? Peut-être. Mais les militants ne constituent pas un enjeu. Ils sont peu nombreux et leur nombre continuera à décroître. Le citoyen lambda ne souhaite pas voir cette image dégradée de ses dirigeants, d’autant qu’il perçoit bien qu’il s’agit en général de femmes et d’hommes intelligents mais prisonniers d’un système médiatique.

Au-delà d’un certain niveau, l’abstentionnisme est une remise en cause de la légitimité démocratique. Certains proposent donc de rendre le vote obligatoire. Ainsi, le député UMP Thierry Mariani et plusieurs autres députés ont déposé une proposition de loi sanctionnant l’abstention par une amende de 15 €, puis de 45 € en cas de récidive. Une telle proposition, si elle était adoptée, transformerait un droit en obligation, une liberté en contrainte et rencontrerait certainement l’hostilité l’une écrasante majorité de la population. Le vote obligatoire va de toute évidence à contre-courant de l’évolution générale de la société puisque le comportement individuel est de plus en plus libéré de toutes sortes de contraintes. Il s’agit d’une voie sans issue car la vie politique ne peut pas contrecarrer les évolutions sociétales profondes.

Au lieu d’utiliser la répression, il conviendrait, bien au contraire, de mettre la vie politique au diapason du monde qui est en train de naître. C’est à la jeunesse qu’il faut s’adresser et pour s’adresser à elle, il faut utiliser ses outils et son langage. Le vote par internet serait certainement efficace. A plus ou moins long terme, il est évident que les archaïques bureaux de vote avec isoloirs disparaîtront au profit de modalités d’expression de la volonté des électeurs adaptées au monde actuel. Il faut bien entendu investir dans des systèmes informatiques garantissant fiabilité et anonymat, mais cela n’est qu’un problème technique qui est déjà partiellement résolu. Ainsi, pour les français résidant à l’étranger (dont l’auteur de ces lignes), l’élection des conseillers consulaires a lieu, au choix de l’électeur, à l’urne ou par internet. Le vote par internet fonctionne parfaitement. Mais la classe politique ne s’est pas adaptée aux technologies déjà bien implantées dans les entreprises, les administrations et même chez les particuliers. Elle conserve un parfum Troisième République : réunions, parlotes, tracts papier, collage d’affiches, signatures manuscrites sur de grands registres, dépouillement par comptage de bulletins, etc. Chacun sent bien qu’il s’agit là d’une survivance d’un monde ancien qui ne peut que mourir. Mais quand vont-ils donc s’en apercevoir ?