Les démocraties contre la jeunesse

11/08/2013

Jamais dans l'histoire de l'humanité, des pays aussi riches n'ont aussi mal traité leurs enfants. Non seulement le chômage des jeunes est largement supérieur à celui des plus anciens mais les économies les plus prospères de la planète ont accumulé une dette publique colossale qui pèsera très lourdement sur les générations futures. Car l'Europe, où l'on se plaint constamment, où la moindre décision remettant en cause « les avantages acquis » suscite mobilisation et interminables palabres, est une des régions les plus riches de la planète avec les Etats-Unis et le Japon. Pour donner un ordre de grandeur, le PIB (produit intérieur brut) par habitant et par an estimé par le FMI (Fonds monétaire international) est d'environ 47 000 $ pour les Etats-Unis, 43 000 $ pour le Japon, 41 000 $ pour la France et l'Allemagne. Dans le bas du tableau figurent le Liberia et le Burundi avec environ 200 $. Pourquoi dans les pays riches l'égoïsme des vieux écarte-t-il ainsi la jeunesse ? Pourquoi les adultes maltraitent-ils leurs enfants sans s'en rendre compte en général ?
La réponse de principe est simple : il s'agit d'un effet pervers de la démocratie. Celle-ci reste bien entendu « le pire des régimes à l 'exception de tous les autres » (Winston Churchill), mais ses dysfonctionnements structurels au cours des dernières décennies ont marginalisé notre jeunesse. En démocratie, l'élaboration du droit est l'apanage de majorités politiques ayant conquis le pouvoir. La conquête du pouvoir suppose des promesses en faveur de certaines catégories dont les partis veulent capter les suffrages. Or, si les adultes intégrés sont bien représentés dans les corps intermédiaires (associations, syndicats, partis), il n'en va pas de même des jeunes qui n'ont pas encore accédé à la vie active. On a donc vu au fil des décennies se construire par couches successives des corpus juridiques de plus en plus complexes ayant pour but de consolider les situations acquises. L'exemple le plus caricatural est le contrat de travail à durée indéterminée (CDI). Dans les années 50 et 60 du siècle précédent, il était encore le contrat-type que l'on proposait à tout jeune salarié pour une première embauche. Les employeurs ne craignaient pas de telles embauches car la logique de base de ce contrat était respectée. Cette logique suppose une faculté de résiliation unilatérale au bénéfice de chaque partie (démission pour le salarié, licenciement pour l'employeur). En effet, la durée indéterminée implique nécessairement que chacun puisse mettre fin au contrat selon sa volonté, sinon les parties seraient indéfiniment liées.
Mais voilà ! Une logique socio-politique de stabilité de l'emploi a prévalu sur ce principe juridique de base et même sur l'efficacité économique qui veut qu'une entreprise puisse ajuster en permanence ses effectifs. Les demandes des salariés en place pour consolider leur situation ont été relayées avec succès par les syndicats et le CDI est devenu un contrat totalement déséquilibré. Si le salarié peut toujours librement démissionner en respectant quelques conditions de forme, le droit de le licencier est devenu de plus en plus difficile à mettre en œuvre pour l'employeur. Le licenciement économique coûte désormais très cher à l'entreprise et les procédures se sont considérablement alourdies. Le recours au contrat à durée déterminée (CDD) ou au contrat d'intérim est donc devenu courant, surtout pour la première embauche d'un jeune. La défense des droits acquis a ainsi évincé la jeunesse de l'emploi stable.
L'accumulation de la dette publique est le résultat d'un processus politique de même nature. Les promesses de retraite à 60 ans et de 39 heures hebdomadaires payées 40 ont permis à François Mitterrand d'accéder au pouvoir en 1981. Ces avantages sociaux accordés aux vieux ont été financés par des emprunts publics à la charge de la jeunesse. Les promesses d'embauches de fonctionnaires dans les administrations centrales, locales ou à l'hôpital, ont, de même, un impact électoral positif pour celui qui les tient. Mais elles ont été financées par des emprunts à la charge de nos enfants.
Ainsi, la démocratie s'est positionnée contre la jeunesse dans les pays les plus riches, donc contre l'avenir. Voilà un choix qui lui sera fatal : on ne peut pas gagner en jouant le passé contre l'avenir.