L'ultragauche réactionnaire

26/09/2013

La quasi-unanimité des êtres humains contemporains admettent que la science et la technologie sont à la base d'un progrès considérable dans l'histoire de l'humanité. L'observation empirique suffit pour s'en convaincre : progrès de la médecine et augmentation considérable de l'espérance de vie, production de biens et services mis à la disposition de tous dans les pays développés, etc. Il existe cependant une ultragauche qui a fait de la science son ennemie et qui prône une lutte contre une soi-disant dictature de la technologie. Il s'agit de groupuscules comme « Pièces et main d'œuvre », le groupe Oblomoff, ou de théoriciens publiant des articles dans des revues à diffusion confidentielle : Bulletin critique de la société industrielle, Encyclopédie des nuisances. (1)
Cette ultragauche antiscientifique a élaboré un embryon d'idéologie dont les concepts restent frustes. L'ennemi n'est plus le capitalisme, comme pour l'extrême-gauche classique, mais la science et la technologie que le capitalisme utilise et desquelles il tire sa force. René Riesel (Encyclopédie des nuisances) considère que nous sommes en réalité gouvernés par des technocrates et que la politique est devenue une profession à caractère technique. Ainsi, « l'administration des choses a remplacé le gouvernement des hommes » (2). L'écologie elle-même est devenue un instrument d'oppression depuis que les gouvernements visent le « développement durable », qui n'est qu'un moyen, selon cette ultragauche, de susciter la peur et d'obtenir l'adhésion des populations. Les progrès de la physique théorique sont considérés comme la cause principale des maux de l'humanité car ceux qui maîtrisent les flux d'électrons sont devenus les maîtres du monde. L'informatique et internet n'échappent pas à l'opprobre : la numérisation de pans entiers de la réalité conduit à une tyrannie de la « bourgeoisie numérique » qui a remplacé la bourgeoisie industrielle.
Il s'agit, on le voit, d'une approche naïvement idéologique : des concepts ne reposant sur à peu près rien de tangible sont élaborés dans le but de s'opposer, parfois violemment, aux pouvoirs établis. Les arrachages d'OGM, les saccages d'expériences scientifiques sur les plantes réalisées par des centres de recherche publics, ont pour promoteurs ces idéologues de l'antiscience. Mais que proposent-ils ?
Il s'agit d'idéologues réactionnaires préconisant un retour à des modes de production ancestraux : bannir l'industrie pour revenir à l'artisanat, renoncer à la science pour retrouver l'approche « contemplative » d'avant Galilée. René Riesel veut être « conservateur au sens révolutionnaire du terme ». Ces groupuscules cultivent donc le paradoxe et semblent croire que cela suffit pour élaborer une doctrine. Malheureusement, ils rencontrent parfois un terrain favorable dans une opinion publique qui se défie de la science tout en profitant quotidiennement de ses bienfaits. Rappelons une banalité : la politique est un mal nécessaire pour gérer les sociétés humaines mais c'est la science et la technologie qui conduisent le destin des hommes. (3)
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(1) Les informations figurant dans cet article proviennent d'une étude plus complète de la revue Futuribles n°396, septembre-octobre 2013 p. 63: « De la démocratie génétiquement modifiée » par Alexandre Moatti.
(2) Selon Claude Henri de Saint-Simon (1760-1825), classé habituellement dans le socialisme utopique, « l'administration des choses remplacera le gouvernement des hommes » lorsque la société socialiste verra le jour. Selon l'ultragauche, cette malédiction est déjà présente.
(3) Voir notre essai Le destin des hommes.