L'individualisation des sociétés européennes

29/10/2013

 Les enquêtes EVS (European Values Studies) mettent en évidence un processus de long terme d'individualisation des sociétés européennes. Ces enquêtes sociologiques sont réalisées depuis 1981 dans un nombre croissant de pays européens (14 en 1981, 47 en 2008). L'enquête 2008 est la quatrième du genre (1).

 L'individualisation se distingue nettement de l'individualisme. Pierre Bréchon (2) la définit ainsi : « L'individualisation désigne un processus d'évolution du système de valeurs : de plus en plus, dans tous les domaines de l'existence, les Européens veulent décider par eux-mêmes, faire des choix de vie qui ne soient ni contraints par l'Etat et ses législations, ni définis par une institution religieuse, ni contrôlés par la famille ou le qu'en dira-t-on du voisinage. L'individu est devenu la valeur centrale des sociétés modernes. » L'individualisme, quant à lui, peut-être défini comme un repli sur soi et sur ses intérêts individuels. Rien dans les enquêtes ne permet de conclure à une tendance à l'individualisme.

 Quels sont les principaux indicateurs d'individualisation ? Le premier porte sur le type de morale que l'on privilégie. Pour décider du bien et du mal, faut-il appliquer des principes intangibles (morale de principe) ou décider au cas par cas en fonction des circonstances (morale de situation) ? En Europe de l'ouest, c'est la morale de situation qui est majoritaire. De nombreux indicateurs concernent la famille. Ainsi, 60% des personnes interrogées approuvent l'affirmation : « C'est à chacun de choisir d'avoir ou non des enfants ». 50% approuvent l'avortement pour les personnes qui ne souhaitent pas avoir d'enfants (30% en 1981). Pour l'éducation des enfants, « la tolérance et le respect des autres » sont plébiscités  par 78% des personnes interrogées. En ce qui concerne les comportements face à la mort ou la sexualité, l'individualisation est également en progrès si on compare les résultats de l'enquête 2008 à ceux de 1981 :

 Comportements considérés comme justifiés (total pour 47 pays d'Europe) :

- Homosexualité : 48% en 2008 contre 23% en 1981

- Divorce : 55% en 2008 contre 36% en 1981

- Euthanasie : 52% en 2008 contre 30% en 1981

- Suicide : 19% en 2008 contre 13% en 1981

 Les facteurs explicatifs de l'individualisation sont très nombreux mais il est possible de relever quelques éléments essentiels.

- La religion. Le taux d'adhésion aux valeurs d'individualisation est le suivant en fonction de la dominante religieuse du pays considéré : 60% pour les pays de tradition protestante (Pays scandinaves et Grande-Bretagne), 52% pour les pays multiconfessionnels (Allemagne, pays baltes, Pays-Bas, Suisse), 46% pour les pays à dominante catholique (nombreux, dont la France, l'Espagne, l'Italie), 19% dans les pays à dominante orthodoxe (Russie et pays d'Europe de l'est, Grèce) 6% dans les pays à dominante musulmane (Albanie, Azerbaïdjan, Chypre Nord, Kosovo, Turquie).

- Le niveau d'études. Le taux d'individualisation est de 73% chez les personnes ayant fait des études supérieures, de 65% pour le niveau lycée, de 49% pour le niveau collège et de 23% pour le niveau enseignement primaire.

- Le niveau de revenu. Le taux d'individualisation varie de 60% pour les revenus élevés à 40% pour les bas revenus.

L'individualisation ne s'accompagne pas d'une poussée de l'individualisme. L'étude 2008 montre clairement le contraire. L'individualisation semble aller de pair avec les facteurs de sociabilité. Ainsi, les personnes qui font spontanément confiance à autrui, celles qui considèrent les amis et les loisirs comme un aspect important de leur vie, celles qui font partie de deux associations ou plus ont taux d'individualisation supérieur à la moyenne.

Cette analyse sur une trentaine d'années confirme donc que l'évolution historique qui a libéré l'individu des contraintes religieuses, sociales, familiales d'antan se poursuit. Elle touche davantage les individus les plus éduqués, les plus aisés et ceux qui n'adhèrent à aucune religion, c'est-à-dire la pointe de l'évolution historique de l'humanité. Il est donc probable que, sauf cataclysme politique ou économique, cette tendance s'accentuera au cours des prochaines décennies.

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(1) Les informations fournies dans cet article proviennent du N° 395 de la revue Futuribles (juillet-août 2013) et plus particulièrement de l'article de Pierre Bréchon, L'individualisation des sociétés européennes, pages 119 à 136.

(2) Professeur à l'Institut d'études politiques de Grenoble et président de l'ARVAL (Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs)