Gouverner aujourd'hui : ni droite, ni gauche

08/09/2013    

François Hollande, élu Président de la République en 2012, est dans l'incapacité de mettre en œuvre la politique dont rêvent les militants socialistes. Les politologues et les journalistes utilisent le vocable social-libéral pour qualifier son action. Autant dire qu'il ne reste pas grand-chose de socialiste dans la politique qu'il mène. Le mot socialiste a perdu tout son sens depuis que le parti qui porte encore ce nom s'est rallié à l'économie de marché et a abandonné le culte qu'il vouait aux nationalisations d'entreprises.
Si l'on observe le panorama général depuis la fin des trente glorieuses, le constat est simple : aucun Président de la République n'a réalisé ce qu'il avait promis. Pour deux raisons : les promesses sont destinées à conquérir le pouvoir et non à l'exercer, les évènements rendent très rapidement les promesses caduques.
Valéry Giscard d'Estaing, grand bourgeois libéral au pouvoir de 1974 à1981, a été contraint d'augmenter les prélèvements obligatoires de plus de six points de PIB pour faire face à la « crise » qui frappe le monde occidental à partir de 1974. Ce faisant, il maintient remarquablement les grands équilibres financiers. Le budget de l'Etat pour 1980 est pratiquement à l'équilibre et la dette publique représente seulement à cette date 21% du PIB. Mais il a fait le contraire d'une politique libérale.
François Mitterrand accède au pouvoir en 1981 avec un programme très ancré à gauche : nationalisations massives, promesses sociales démagogiques (retraite à 60 ans, baisse du temps de travail). Il est rapidement rattrapé par la réalité économique et doit s'orienter vers une politique de « rigueur » très éloignée de ses promesses électorales. Il devra même privatiser certaines entreprises précédemment nationalisées. A la fin de son second septennat (1988-1995), la mise en place de la future monnaie unique européenne nécessite une politique de change très rigoureuse. Le franc doit rester accroché au mark, monnaie forte. Mitterrand fait ainsi à peu près le contraire de ce qu'attendaient les militants du parti socialiste.
La présidence de Jacques Chirac (1995-2007) est marquée par une longue cohabitation de cinq ans avec Lionel Jospin, premier ministre socialiste. Il s'ensuit une politique typiquement de gauche et totalement à contre-courant de l'évolution générale des pays occidentaux. L'adoption de la semaine de travail de 35 heures, absurdité économique aujourd'hui reconnue par tous, n'empêchera pas un lourd échec à la présidentielle de 2002 de ce socialiste sincère mais sans doute un peu naïf. Le second mandat de Jacques Chirac se caractérise par l'immobilisme, à l'exception cependant de la réforme des retraites de 2003. Au total, la présidence Chirac se partage entre des réformes de gauche et l'attentisme.
Nicolas Sarkozy, président de 2007 à 2012, a une volonté sincère de réaliser les réformes de structure nécessaires au pays, mais il est rapidement confronté à la crise économique et financière la plus profonde depuis 1929. Il gère remarquablement cette crise mais doit, pour y parvenir, gravement dégrader la situation financière déjà délicate de l'Etat. L'endettement public atteint des sommets. Les réformes attendues ne sont qu'ébauchées.
Gageons que la présidence de François Hollande, de 2012 à 2017, ne répondra pas aux aspirations du « peuple de gauche » qui l'a porté au pouvoir sur fond d'hystérie antisarkozyste. Les difficultés sont telles que la politique économique et sociale ne peut être que très réaliste.
Le maintien apparent de camps politiques opposés relève ainsi de l'illusion. La preuve en est apportée par l'observation de pays proches : en Allemagne ou en Belgique, il n'est pas rare de voir sociaux-démocrates et libéraux gouverner ensemble. La bipolarisation induite par les institutions de la Ve République masque une réalité : l'exercice du pouvoir n'est ni de droite ni de gauche. Même si la nuance politicienne est légèrement différente selon les présidents, sur quelques décennies le réalisme finit toujours par s'imposer. La nuance politicienne en question est d'ailleurs purement sociologique et n'a plus rien d'idéologique : il s'agit seulement d'être à peu près en harmonie avec sa base électorale (grosso modo, les cadres et les indépendants pour la droite de gouvernement, les salariés modestes pour la gauche). Mais comme la réalité financière, économique, sociale, est la même quelles que soient les équipes au pouvoir, il n'y a pas d'options fondamentalement différentes pour l'affronter. Par exemple, la réduction du temps de travail sur la semaine ou sur la vie, « marqueur de gauche » selon les politologues, ne survivra pas. Déjà l'âge de la retraite recule afin de tenir compte du vieillissement de la population. La semaine de travail ne pourra pas être longtemps réglementée de façon uniforme pour tout le pays. Il faudra assouplir la réglementation et l'adapter aux réalités sectorielles.
Peu à peu, la bonne gestion prend ainsi le pas sur l'idéologie pour l'exercice du pouvoir. L'idéologie se réfugie aux extrêmes : les écologistes dessinent un futur selon leurs rêves, qui, évidemment, n'adviendra jamais. L'extrême-gauche classique baigne dans un cadre conceptuel archaïque trouvant sa source dans les différentes tendances du marxisme. Idéologie et démagogie ont toujours fait bon ménage : l'extrême-droite fait feu de tout bois pour améliorer son score électoral.
Dans ce contexte, qu'est-ce que la politique ? La réponse de principe est simple : la confrontation ne se situe plus entre droite et gauche mais entre démocratie et dictature. Il s'agit de conjurer le péril des extrêmes, de gouverner habilement de façon à éviter la captation du mécontentement dû à la « crise » par les leaders opposés à la démocratie. Plus exactement, il importe de limiter cette captation, de la maintenir dans l'incantation électoraliste. En effet, il est préférable que le mécontentement trouve une issue institutionnelle au sein de partis légalement constitués ayant pour fonction de le canaliser. Il est ainsi contrôlable. On dira que la politique est alors proche du machiavélisme. En vérité, elle n'a jamais cessé de l'être. Mais c'est aujourd'hui pour la bonne cause.