Sécurité routière : infantilisme, lobbying et démagogie

31/05/2011

Patrick AULNAS

L’automobile reste un sujet passionnel pour les français. La récente initiative gouvernementale visant à enlever les panneaux annonçant les radars fixes et à interdire les appareils détecteurs de radars a, une nouvelle fois, suscité des réactions totalement irrationnelles ou particulièrement intéressées. Le rôle des journaux télévisés grand public frôle la complicité avec les assassins de la route : on se limite souvent à interviewer des automobilistes ou des fabricants de détecteurs. Les réponses relèvent de l’absence totale d’information ou de la mauvaise foi la plus pure. Les automobilistes interrogés répondent fréquemment que l’objectif gouvernemental est de « remplir des caisses de l’Etat » avec le produit des amendes ou encore qu’en dépassant la vitesse autorisée, ils n’accroissent pas la dangerosité. Les vendeurs et fabricants de détecteurs arguent du rôle pédagogique de leurs appareils. A les entendre, un détecteur de radars réduit la vitesse moyenne de ses utilisateurs… En diffusant à satiété ce type de réactions, les grandes chaînes de télévision érigent en modèle l’infantilisme des automobilistes et semblent cautionner la duplicité des professionnels de la route.

En définitive, la bêtise et la recherche du profit sont omniprésentes. Chaque initiative positive de lutte contre la violence routière permet de constater le rôle néfaste du lobby automobile sur les mentalités. Les moyens considérables dont dispose le secteur lui permettent d’influer sur les esprits de multiples façons : presse spécialisée, associations diverses, publicité et actions promotionnelles. L’image de l’automobile est savamment entretenue et les victimes du mythe automobile sont les plus fragiles. Lorsque l’Etat cherche à les défendre contre leur propre violence, elles se rangent du côté de ceux qui ne veulent que leur soutirer un budget automobile croissant.

Les politiciens ne sont à cet égard que le relai de leurs électeurs. La soi-disant « fronde » des parlementaires de droite contre l’initiative gouvernementale n’est évidemment que de l’électoralisme voire du clientélisme : il faut coller à la bêtise ambiante pour être réélu et il vaut mieux sans doute ne pas s’aliéner le lobby automobile. Quant à la gauche parlementaire, elle s’est remarquablement exprimée par un silence assourdissant : il est plus rentable électoralement de s’acharner sur Eric Woerth que sur la violence routière. Bien sûr, il ne faut pas négliger le plaisir que prennent toujours les français à défier l’autorité. Il est facile dans ce pays de rassembler une opposition ; et plus la mesure envisagée est concrète, plus la mobilisation est efficace. On l’avait déjà vu avec la modification de l’immatriculation des véhicules : quelques députés ou sénateurs particulièrement démagogues avaient levé l’étendard de la révolte pour « défendre les départements ».

Dans le domaine de la sécurité routière, comme dans beaucoup d’autres, le clivage droite-gauche n’existe pas. Il suffit pour s’en convaincre de récapituler l’historique des décisions importantes : elles sont indifféremment de droite ou de gauche.

1973 : obligation du port de la ceinture de sécurité (gouvernement Pierre Messmer, droite).

1986 : doublement des amendes forfaitaires concernant les contraventions au Code de la route (gouvernement Chirac, droite).

1990 : limitation à 50 km/heure de la vitesse en agglomération (gouvernement Rocard, gauche).

1992 : Mise en application du permis à points (gouvernement Bérégovoy, gauche)

1995 : Le seuil d'alcoolémie au volant est abaissé de 0,7 à 0,5 g/litre de sang (gouvernement Juppé, droite).

2003 : la conduite sous l’influence de stupéfiants devient un délit (gouvernement Raffarin, droite).

Il faut ajouter cependant que ces dernières années, des mesures très négatives pour la sécurité routière ont été prises, en particulier tout ce qui affaiblit le caractère dissuasif du permis à points (récupération accélérée des points). Là encore, la démagogie électoraliste l’a emporté sur l’observation objective. Toutes les personnes informées et de bonne foi, car il faut laisser de côté les propagandistes intéressés de l’automobile, savent pourtant que la dangerosité de la circulation automobile est liée à quelques facteurs fondamentaux :

- la vitesse ;

- l’alcool et les stupéfiants au volant ;

- l’état du véhicule ;

- l’état de santé du conducteur.

Pour les trois derniers facteurs, il est clair que seuls des contrôles efficaces et très nombreux peuvent améliorer la situation. Pour la vitesse, la mesure la plus efficace consisterait à brider, dès la construction, la vitesse des véhicules, ce qui suppose une coopération internationale. Mais les intérêts de certains pays producteurs de voitures puissantes comme l’Allemagne empêchent toute avancée. Il en résulte que seules les limitations règlementaires et les contrôles de vitesse restent disponibles. Il faut évidemment densifier les contrôles et les automatiser au maximum. Tout automobiliste de bonne foi sait que la peur du gendarme est le commencement de la sagesse.

Tout cela relève presque de l’évidence et ne souffre pas la discussion. Et pourtant, on trouve un grand nombre d’élus, censés défendre l’intérêt général, n’hésitant pas à se déshonorer dans des combats d’arrière-garde en faveur des pires comportements accidentogènes. Tout cela pour recueillir quelques voix supplémentaires à la prochaine élection. Aristote avait déjà compris que toute démocratie tourne un jour à la démagogie.

Voici deux sites particulièrement intéressants et remarquablement documentés sur la sécurité routière :

Site du professeur Claude Got : http://www.securite-routiere.org/

Site de la ligue contre la violence routière : http://www.violenceroutiere.org/