Retour à la retraite à 60 ans : injuste et irresponsable

14/06/2012

Patrick AULNAS

La gauche n’accède au pouvoir que par des promesses démagogiques et extrêmement coûteuses. Le dossier des retraites est, depuis le début des années 80, particulièrement emblématique de cette dérive vers la facilité. On peut même  affirmer que la gauche persiste, avec la réforme des retraites de 2012, à conforter l’une des plus scandaleuses injustices de notre époque.

 Petit rappel historique

 Jusqu’à 1982, l’âge légal de départ à la retraite pour les salariés du secteur privé était 65 ans. L’ordonnance du 25 mars 1982 fixe cet âge à 60 ans en partant de l’idée que l’abaissement de l’âge de la retraite permettrait de créer des emplois pour les jeunes. On ne dit pas assez à quel point cette réforme fut une profonde absurdité. Le calcul de la retraite avant la réforme était basé sur les 10 meilleures années de cotisations. Un coefficient de liquidation permettait de tenir compte de l’âge de départ : plus il s’élevait (de 60 ans, retraite incomplète, jusqu’à 75 ans, retraite maximum) et plus la retraite liquidée était importante. Un tel mécanisme était parfaitement adapté à une société vieillissante car il permettait de responsabiliser les assurés sociaux. En prenant trop tôt sa retraite (par exemple à 60 ans), celle-ci était faible. En travaillant plus longtemps, elle devenait beaucoup plus généreuse. Aucune mesure financière pour équilibrer les régimes de retraite n’ayant été prise en 1982, ces régimes sont évidemment devenus de plus en plus déficitaires.

Jusqu’à l’élection de François Hollande à la présidence de la République en mai 2012, le feuilleton des réformes n’a fait que confirmer l’incapacité totale de la gauche à prendre ses responsabilités. C’est le gouvernement Balladur (présidence François Mitterrand) qui fera voter une nouvelle réforme concernant le secteur privé en 1993 avec pour principales mesures l’allongement de la durée de cotisation de 150 à 160 trimestres (40 ans) pour obtenir une retraite maximale et le calcul de la retraite sur les 25 meilleures années au lieu des 10 meilleures années. Le gouvernement socialiste de Lionel Jospin (1997-2002) n’osera pas affronter le problème malgré le déséquilibre financier croissant des régimes de retraite. Le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin va, en 2003 (présidence Jacques Chirac), aligner la durée de cotisation des fonctionnaires sur le secteur privé (40 ans). En 2010, le gouvernement de François Fillon (présidence Nicolas Sarkozy) augmentera de deux années l’âge légal de départ à la retraite (de 60 à 62 ans). Le gouvernement de Jean-Marc Ayrault (présidence François Hollande) va s’empresser, dès 2012, de revenir sur la précédente réforme pour les salariés disposant déjà de 40 ans de cotisations : ils pourront à nouveau partir en retraite à 60 ans. Bien entendu, il est nécessaire de trouver des ressources supplémentaires pour financer cette réforme. Il s’agit d’une augmentation des cotisations sociales ayant pour assiette les salaires. Le coût de cette réforme sera, selon le gouvernement, de 1,2 milliards en 2013 et de 3 milliards par an à partir de 2017.

 L’injustice et l’irresponsabilité

 La France n’a pas fini de payer les conséquences de la démagogie de gauche en matière de retraites. A chaque tentative d’allonger la durée de cotisation ou de reculer l’âge de la retraite, les syndicats et les partis de gauche appellent à la grève et à la manifestation. A chaque arrivée au pouvoir de la gauche, le gouvernement fait voter les nouveaux avantages promis lors de la campagne électorale. Au mieux, il ne fait rien, comme le gouvernement Jospin.

La position de la gauche sur cette question, apparemment généreuse, masque à ses électeurs l’une des plus colossales injustices de notre époque. De quoi s’agit-il en effet ? De faire payer aux générations suivantes, déjà confrontées aux difficultés de la vie active (chômage, précarité, baisse du niveau de vie), les avantages octroyés à des salariés proches de la retraite. On augmente les cotisations à la charge de la jeunesse afin d’obtenir les voix des électeurs proches de la retraite. On alourdit le coût du travail des jeunes pour s’offrir quelques années supplémentaires d’inactivité. On accroit encore l’énorme dette (près de 1800 milliards d’euros) scandaleusement léguée à nos enfants en se mentant à soi-même sur le concept même de justice. Il s’agit du plus inepte des comportements politiques : faire croire à la justice en jouant sur l’égoïsme des êtres humains tout en oubliant ses propres enfants. La réforme de 2012 est d’autant plus immorale, de ce point de vue, que beaucoup d’électeurs de gauche ne perçoivent pas cette problématique. Ils se limitent en général à une conception de la justice basée sur la redistribution par le secteur public entre les générations actuelles. Or, notre principal problème aujourd’hui, notre responsabilité la plus éminente, est d’essayer de limiter la captation anticipée des richesses par l’endettement public qui a caractérisé la fin du 20e et le début du 21e siècle. Autrement dit, toute politique qui vise à réduire la dette publique va dans le sens de la justice. Toute politique qui accroît la dette de façon directe ou indirecte, va dans le sens de l’injustice à l’égard de nos descendants. Augmenter les cotisations sociales ou les impôts pour octroyer de nouveaux avantages sociaux va évidemment rendre plus difficile l’amortissement de la dette puisque ces ressources ne seront plus disponibles.

Si elle est injuste, cette politique est également irresponsable au regard de l’état actuel des finances publiques et des comparaisons internationales. Quelques chiffres permettent de comprendre la dérive des finances publiques que la gauche a largement contribué à accentuer :

France : Prélèvements obligatoires, dépenses publiques et dette publique en % du PIB

 Années

 1980 

 1990 

 2000 

 2010 

 Prélèvements obligatoires

40,1

41,6

44,1

42,5

 Dépenses publiques

45,5

49,5

51,4

56,6

 Dette publique

21

35,3

57,3

82,3

(Source : INSEE)

 En trente ans, la croissance des prélèvements obligatoires a été faible (2 points de PIB). Par contre, la croissance des dépenses publiques a été considérable (11 points de PIB). Evidemment, il en résulte des déficits publics croissants et l’accumulation d’une dette souveraine colossale (+ 61 points de PIB en trente ans). De toute évidence, des erreurs de gestion fondamentales ont été commises. Or, c’est du côté des dépenses sociales que la dérive a été la plus accentuée comme le montre le tableau suivant :

France : répartition de la dépense publique totale en pourcentage

 

 État 

 Collectivités 

locales

 Sécurité 

sociale

 1981 

55,5

16,9

27,6

2001

37,9

18,2

43,9

2008

34,2

20,9

44,9

(Source : Stratégie pour une réduction de la dette publique française de Nicolas Bouzou, FONDAPOL, février 2010)

 Depuis 1981, les dépenses sociales ont été multipliées par 6, absorbant ainsi une part croissante des ressources publiques. Est-il responsable de les augmenter encore ?

Aucun pays européens n’a agi de façon aussi irresponsable dans le domaine des retraites si l’on excepte la Grèce où la gabegie publique a conduit au désastre. Voici la situation pour quelques grands pays européens.

Pays

Âge légal  de départ à la retraite

 Âge moyen de sortie du marché du travail (2008)

 France

 60 ans (62 ans pour certains en 2017)

 Femmes : 59,1 ans

 Hommes : 59,4 ans

 Allemagne

 67 ans

 Femmes : 61,4 ans

 Hommes : 62,1 ans

 Royaume-Uni

 Femmes : 60 ans (65 ans en 2020)

 Hommes : 65 ans

 Femmes : 62  ans

 Hommes : 64,1 ans

Espagne

 65 ans

 Femmes : 62,7 ans

 Hommes : 62,5 ans

 Italie

 Femmes : 60 ans

 Hommes : 65 ans

 Femmes : 60,7 ans

 Hommes : 60,8 ans

(Source : http://www.touteleurope.eu/fr/actions/social/emploi-protection-sociale/presentation/comparatif-l-age-de-la-retraite-dans-l-ue.html)

 La situation française est celle qui s’éloigne le plus des réalités démographiques contemporaines. Il est en effet inimaginable de continuer à abaisser l’âge du départ à la retraite face à un allongement de la durée de la vie aussi important que celui qui a été constaté depuis le début du 20e siècle. En France, l’espérance de vie à la naissance était d’environ 50 ans en 1913, 60 ans en 1945 et 75 ans en 1980. Elle est aujourd’hui supérieure à 80 ans.

La politique de la gauche est également en contradiction avec les réalités économiques. La tendance historique est à une diminution du taux de croissance dans les pays occidentaux du fait de la concurrence des pays émergents. Pour la France, l’INSEE fournit les chiffres suivants :

Taux de croissance annuelle du PIB en France depuis 1950

 

 1950-1974 

 1975-1989 

 1990-2007 

 Croissance annuelle PIB 

5,4%

2,5%

1,9%

(Source : http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?ref_id=ip1201#inter2)

 La tendance à la baisse est donc particulièrement nette et on ment sciemment aux électeurs en établissant des prévisions avec un taux de croissance de 2,5% pour les prochaines années. Si nous évitons la récession, nous pourrons nous estimer satisfaits.

 ♦♦♦

 Cette pédagogie du mensonge qui mène à des réformes injustes et irresponsables, ce constant déni de réalité nous conduira, comme en 1982, vers un « tournant de la rigueur ». La date dépendra de la rapidité de la dégradation de la situation économique et financière de l’Europe. Car, évidemment, il n’existe plus qu’une seule et unique solution : transférer une partie du pouvoir fiscal des Etats aux instances européennes afin de les doter d’une capacité budgétaire autonome leur permettant de gérer la monnaie unique. Ce n’est pas la position officielle de François Hollande.