Qu’est-ce que l’antisarkozysme ? Culturel, politique, syndical, sociologique, psychologique ?

27/03/2012

Patrick AULNAS

L’élection présidentielle de 2012 en France s’apparente à un référendum « pour ou contre Nicolas Sarkozy ». Il est évident que François Hollande n’est absolument pas un candidat charismatique comme pouvait l’être François Mitterrand. Il est clair également que la gauche de gouvernement ne peut proposer que de modestes réformes et, pour reprendre l’expression idiote de certains journalistes, elle ne pourra pas « changer la vie quotidienne » de ses partisans. Qui d’ailleurs le pourrait ? La situation économique et financière du pays est telle, après trente années de non gestion et de politique politicienne suicidaire, qu’il faudra à nouveau trente années pour redresser la situation, si toutefois la chose est encore possible. Ne pouvant faire rêver ni par la personnalité de son candidat, ni par les promesses démagogiques, la gauche en est réduite à stigmatiser le « bilan » du « candidat sortant » et à multiplier les allusions concernant sa personnalité et son comportement. L’antisarkozysme s’est ainsi solidement implanté dans le pays depuis plusieurs années. Mais qui sont les antisarkozystes et quels sont les différents aspects de ce phénomène ?

 

Il existe un antisarkozysme culturel qui se situe dans l’orbite des artistes et intellectuels. Le monde de l’art et de la culture a toujours été majoritairement de gauche, mais d’une gauche prudente et très civilisée ou qui se présente comme telle. On a souvent évoqué un « terrorisme intellectuel de gauche », et si l’expression est caricaturale, la chose est bien réelle. Si les grands intellectuels et les grands artistes sont souvent de gauche, autour d’eux gravitent nombre d’érudits (critiques, professeurs, journalistes) qui n’ont aucune envergure intellectuelle et fort peu de créativité. Ils doivent leur situation à des connaissances accumulées qui constituent leur unique avantage compétitif dans un milieu où les places sont chères. Ils survalorisent cette pseudo-culture et tiennent pour moins que rien ceux qui ne la possèdent pas. Nicolas Sarkozy justement ne la possède pas. On a admiré, dans ce milieu, la culture littéraire de François Mitterrand, la culture artistique de Jacques Chirac dans le domaine des arts premiers. Mais on ne trouve rien pour Nicolas Sarkozy ! Voilà un grand crime dans un pays comme la France qui s’imagine que son président doit être un savant compromis entre Louis XIV, Voltaire et Claude Monet. Le fait que François Mitterrand ait conduit le pays à la ruine, que Jacques Chirac ait été un modèle d’immobilisme, ne joue aucun rôle. Bien au contraire ! L’immobilisme convient à ces gens-là qui se comportent comme la noblesse d’ancien régime : complexe de supériorité et aveuglement historique.

 

L’antisarkozysme politique est l’apanage des militants et des sympathisants des partis. Il repose à la fois sur des analyses divergentes du devenir historique et sur la lutte pour le pouvoir d’équipes rivales. La dose exacte de chaque élément est bien difficile à déterminer, mais intuitivement, on peut penser qu’elle tient à la position sur l’échiquier politique.

L’extrême-gauche cherche à faire rêver aux lendemains qui chantent en affichant le mépris  le plus complet pour les réalités économiques et financières imposées par la situation internationale. Nous sommes libres de décider n’importe quoi si telle est la volonté du peuple. L’utopie est le fonds de commerce de l’extrême-gauche. Nicolas Sarkozy est un réaliste dont l’objectif est précisément d’adapter le pays à la réalité internationale contemporaine : entre les deux visions la distance est sidérale.

L’extrême-droite cherche à capter un électorat populaire de mécontents en désignant des boucs émissaires. Elle se présente comme protectionniste et plus ou moins interventionniste économiquement et comme autoritaire politiquement. Nicolas Sarkozy est, lui, un libéral modéré très pragmatique.

Le parti socialiste regroupe une myriade de sensibilités politiques, mais finit toujours par gouverner au centre lorsqu’il accède au pouvoir. Les socialistes sont structurellement de mauvais gestionnaires car ils sont divisés et doivent être soutenus par une partie de l’extrême-gauche (écologistes, Parti de Gauche). Pour les militants  de base et les sympathisants, l’antisarkozysme repose sur une vision naïve et imprécise de l’avenir baptisée évidemment « socialisme ». Personne ne sait ce que signifie ce mot aujourd’hui, mais il fait rêver certains. Pour les dirigeants du parti, qui sont, comme François Mitterrand, des opportunistes utilisant l’espoir du peuple à leur profit, l’antisarkozysme est tout simplement une rivalité pour l’accession au pouvoir. Tous les arguments contre Sarkozy sont bons à prendre pourvu qu’ils soient électoralement efficaces.

Cette analyse vaut également pour le centre antisarkozyste, celui de François Bayrou en particulier. Si l’on met de côté le rêve de rétablir une troisième force et de rompre la bipolarisation, qui ne repose que sur une ambition personnelle, François Bayrou se distingue fort peu de Nicolas Sarkozy sur les grands problèmes politiques et économiques.

 

Un antisarkozysme syndical, proche de l’antisarkosysme politique, peut être isolé. Nicolas Sarkozy est évidemment perçu par le syndicalisme comme proche des milieux patronaux dans lesquels il a des amis. Cela suffit déjà pour installer un préjugé défavorable. Si l’on ajoute l’orientation de la politique sociale (contourner la loi sur les 35 heures, repousser l’âge du départ à la retraite, flexibiliser davantage les rapports de travail), nous sommes en présence de casus belli multiples avec le milieu syndical.

 

L’antisarkozysme sociologique tient à l’image qu’a donnée Nicolas Sarkozy de ses rapports avec les personnes les plus fortunées. Il trouve sa source dans des erreurs initiales de communication, savamment exploitées par les partis politiques et les médias. Les épisodes du Fouquet’s  et du yacht de Vincent Bolloré ont été ressassés depuis cinq ans et ont fait l’objet de multiples pages internet. Sarkozy a été classé « président des riches » par un matraquage médiatique sans précédent alors que le montant de son patrimoine personnel, qui vient d’être divulgué (2,7 millions d’euros), le situe bien loin des véritables riches et de beaucoup de vedettes du sport ou du milieu artistique. Dans un pays comme la France, l’argent représente le mal et des erreurs de communication dans ce domaine produisent une image indélébile. La haine de l’argent, qui est un sentiment trouble mêlant envie, jalousie, insatisfaction, désir de justice, volonté de partage, est profondément ancrée dans les milieux populaires et il suffit d’activer un réflexe pour utiliser à son profit tout un potentiel psychosociologique. Aux Etats-Unis, l’attitude de Sarkozy n’aurait choqué personne. C’est le sexe et non l’argent qui représente le mal dans les profondeurs de la psychologie protestante : on l’a bien vu avec Bill Clinton. Le mariage avec Carla Bruni a été ressenti positivement parce qu’elle est belle et qu’un président ne doit pas rester célibataire. Mais Carla Bruni venant de la haute bourgeoise italienne, ce mariage confortait chez certains l’image d’un président proche des milieux dirigeants du capitalisme.

 

Enfin, on peut considérer qu’un antisarkozysme psychologique est lié à la personnalité du président, à son comportement, à sa manière d’être, qui heurte certaines sensibilités. L’affaire du « casse-toi, pauv’con », encore une fois exploitée à dessein par le milieu politico-médiatique, n’est que l’aspect le plus apparent du phénomène. Il semble que certains français attendent du président un comportement et un vocabulaire assez stéréotypé, en rapport avec l’amplification régalienne de la fonction présidentielle. Il faut se comporter avec hauteur et majesté. Le plus étrange est que cette demande vienne plutôt de la gauche ; mais il est vrai qu’elle peut revendiquer le modèle le plus accompli de l’ambigüité avec François Mitterrand qui parvenait à concilier une apparence monarchique et un parcours plus que sinueux, bien éloigné des traditions dynastiques. Bref, le peuple veut une apparence de monarque républicain ou d’empereur. Si ses conseillers en communication étaient parvenus à faire jouer à Sarkozy un rôle à la Napoléon, il aurait trouvé grâce aux yeux de la population. Il suffisait après tout de quelques tirades bien apprises et de scénarios soigneusement conçus.

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Au total, cela fait beaucoup pour un seul homme. D’autant que cet homme avait une réelle ambition pour le pays : le remettre en face d’une réalité planétaire que les dirigeants précédents ont cherché à lui cacher par machiavélisme ou manque de courage politique. C’est encore une fois la politique, au sens le plus méprisable du terme, qui a configuré l’image d’un homme dans la population. Peu importe le projet, peu importe la réalité imprévisible de la crise économique la plus profonde depuis 1929. La politique spectacle travaille sur l’image, sur l’apparence. Et les petits maîtres de la culture et des médias ont signifié leur condamnation du sarkozysme dès les premiers mois du quinquennat. Dont acte.