Prime "dividendes" : le court-terme avant tout

23/04/2011

Patrick AULNAS

Dès 1835, Alexis de Tocqueville avait eu l’intuition que le ressort principal des démocraties n’est pas la liberté mais la passion de l’égalité. Le risque principal est de s’orienter vers une douce tyrannie populaire qui assimilerait la justice à l’égalité. Que l’on se tourne vers la gauche, qui envisage « l’égalité réelle » ou vers la droite, qui, électoralisme oblige, veut distribuer une prime aux salariés dont l’entreprise distribue des dividendes croissants, force est de constater qu’une forme de tyrannie de l’opinion se met en place. Nous vivons à une époque où le « ressenti » a davantage d’importance que la réalité scientifiquement observée. On le savait déjà pour les prix à la consommation : l’indice officiel de l’INSEE est trop objectif et ne mesure pas ce que ressent la ménagère en faisant ses courses. On le voit désormais avec les revenus : les salaires nets n’augmentent pas, tout simplement parce que la croissance est très faible, que des déficits publics abyssaux doivent être comblés et que l’on a continué à octroyer des avantages sociaux nouveaux depuis des décennies malgré une situation économique précaire : les charges sociales ont donc augmenté démesurément. Mais, tout cela importe peu : l’opinion veut du pouvoir d’achat supplémentaire, il faut donc s’y résigner et feindre de le lui accorder.

Pourtant, quelques chiffres très simples suffisent à montrer que cette prime n’est qu’une illusion, tout autant que « l’égalité réelle » du parti socialiste. Si on extrait des statistiques de l’INSEE le montant des salaires versés en France et celui des dividendes, on voit que l’on se trouve face à des ordres de grandeur radicalement différents :

- Rémunération des salariés des entreprises en 2007 : 696 milliards d’€ (1)

- Dividendes versés par les sociétés non financières en 2007 : 48,6 milliards d’€ (2)

Les salaires représentent environ 14 fois les dividendes versés. Ce données objectives sont totalement absentes du débat médiatique où on laisse volontiers entendre qu’en puisant dans les dividendes, il serait facile d’augmenter les salaires. Qui perçoit ces dividendes ? Ce ne sont pas seulement les actionnaires puissants ou présents au conseil d’administration. De nombreux salariés détenant des OPCVM ou des plans d’assurance-vie en bénéficient. L’épargne salariale placée en actions profite également des distributions de dividendes. Il est donc simpliste de traiter ce sujet en mettant en concurrence actionnaires et salariés. Toute personne informée des réalités de la gestion d’entreprise sait que les mécanismes de fixation des salaires et les modalités de répartition du bénéfice sont totalement distincts.

Si l’on aborde le problème dans une optique micro-économique, on perçoit encore plus clairement le fossé quantitatif qui sépare masse salariale et bénéfices distribués. Un rapport de l’INSEE fournit à cet égard des chiffres éclairants (3):

- La part des salaires représente en moyenne 65 à 67% de la valeur ajoutée des entreprises non financières. Il s’agit d’une moyenne et il peut y avoir des disparités fortes entre entreprises (en particulier entre activités de main d’œuvre et activités fortement automatisées).

- La part des dividendes dans la valeur ajoutée des entreprises non financières est très variable selon la taille de l’entreprise et son secteur d’activité. Elle est un peu plus élevée dans les grandes entreprises. Voici les chiffres :

PME : petites et moyennes entreprises. ETI : entreprises de taille intermédiaire. GE : grandes entreprises

  Ensemble des entreprises Entreprises versant des dividendes
PME 0,9% 5,5%
ETI 1,5% 4,9%
GE 1,9% 4,7%

Lecture : Pour l'ensemble des PME françaises, les dividendes représentent en moyenne 0,9% de la valeur ajoutée. Mais les PME déficitaires, en particulier, ne distribuent pas de dividendes. Pour les seules PME qui distribuent des dividendes, ceux-ci représentent en moyenne 5,5% de la valeur ajouté.

NB : Seules 16,4% des PME distribuent des dividendes, contre 30,6% des ETI et 41% des GE.

 

Là encore, il apparaît clairement qu’au regard de la valeur ajoutée produite, les dividendes représentent bien peu de chose dans la plupart des entreprises.

Il est donc dangereux de laisser entendre que si une entreprise distribue des dividendes en hausse, elle doit aussi augmenter les salaires par le biais d’une prime. Le danger est double, car ce sont des idées simplistes et fausses qui seront retenues.

- La première est qu’il y a un lien automatique entre résultat bénéficiaire et hausse de salaire. Or, la masse salariale est telle que voilà une superbe façon de générer des conflits et de dégrader rapidement la situation d’une entreprise bénéficiaire.

- La deuxième est que les salaires et les dividendes versés sont en concurrence : en baissant les dividendes, on pourrait augmenter les salaires. Chacun sait qu’il s’agit de deux logiques profondément différentes.

 Comme le souligne en conclusion le rapport Cotis, le partage de la valeur ajoutée est stable depuis vingt ans. Les salariés n’ont pas été défavorisés au profit du capital. Par contre, dans la rémunération des salariés, les prélèvements de cotisations sociales ont augmenté. Le salaire net perçu a donc stagné, entraînant une baisse du pouvoir d’achat. Aucune prime ne pourra résoudre un problème aussi vaste qui, en réalité, met en jeu deux facteurs : la croissance économique et le financement de la protection sociale. Le long terme, bien sûr.

 

(1) Insee, Comptes de la nation, 2007

(2) Partage de la valeur ajoutée, partage des profits et écarts de rémunérations en France. Rapport au Président de la République. Mission présidée par Jean-Philippe COTIS, Directeur général de l’Insee.P. 68

(3) INSEE, G 2009 / 14, Partage de la valeur ajoutée, approche par données microéconomiques, Yoann BARBESOL - Pauline GIVORD - Simon QUANTIN, p. 8 et 17