Présidentielle et déficits publics : vérité, mensonges et omerta

26/02/2012

Patrick AULNAS

Dans le domaine des finances publiques, une addiction à la facilité remontant à plusieurs décennies a contaminé les populations de la plupart des pays européens. La vérité est désormais bien difficile à faire entendre. Mario Draghi, le président de la BCE (Banque Centrale Européenne) a tenté de la formuler dans un entretien accordé au Wall Street Journal le 24 février 2012. Selon lui, dans tous les pays surendettés, la seule solution possible est la mise en œuvre de politiques d’austérité. Il en résulte nécessairement que les politiques redistributives généreuses mises en place dans les trente années d’après-guerre ne pourront plus être maintenues. Elles n’ont pu l’être que par un financement à crédit, d’où l’endettement abyssal de nombreux Etats européens. Mario Draghi estime que le modèle social européen ne survivra pas à la crise actuelle. Seules de profondes réformes structurelles réduisant le périmètre et le coût du secteur public pourront permettre de sortir de la crise.

 

 Si on compare ce langage de raison au positionnement des candidats à l’élection présidentielle française, force est de constater qu’un fossé les sépare. Certains commentateurs considèrent d’ailleurs que les propos du Président de la BCE ne sont pas admissibles : les platitudes sur la dictature de la finance refleurissent. Il serait plus sérieux d’analyser la position des principaux candidats. Tentons l’expérience.

  • Marine Le Pen met surtout l’accent sur le nationalisme et le protectionnisme. Il faudrait produire français. Chacun sait que sans importations nous ne disposons pas des pièces nécessaires pour fabriquer une voiture, un appareil électroménager ou un ordinateur. Nous sommes donc dans le mensonge pur et simple.
  • Jean-Luc Mélenchon a le même discours sur ce point. Mais il promet en plus de maintenir un modèle social très généreux, encore plus généreux que celui qui existe aujourd’hui. Comment va-t-il trouver les ressources nécessaires alors que nous sommes totalement incapables de financer le modèle actuel ? Aucune réponse.
  • François Hollande promet à la fois de restaurer les grands équilibres et de maintenir le modèle social actuel. Pour ce qui est du financement, il base ses prévisions sur une croissance économique de 2% puis de 2,5% en fin de quinquennat. Il s’agit d’une hypothèse extrêmement optimiste qui n’a pratiquement aucune chance de se réaliser. Il en résulte que François Hollande, s’il est élu, sera confronté très rapidement à un choix : maintenir le modèle social et aller vers une dérive financière à la grecque ou revenir sur ses promesses électorales et réduire les dépenses publiques, y compris les dépenses sociales. Le choix consistant à augmenter très fortement les prélèvements obligatoires (passer au dessus de 50% du PIB) ne sera pas disponible car il entraînerait un affaiblissement considérable de notre compétitivité, déjà très atteinte (balance commerciale lourdement déficitaire).
  • Ce qui distingue Nicolas Sarkozy et François Bayrou n’est pas vraiment perceptible dans ce domaine. Le second adopte des postures médiatiques clivantes par rapport au premier, mais sur le fond chacun comprend que sa politique ressemblerait comme une sœur jumelle à celle de Nicolas Sarkozy. Nos deux candidats libéraux avancent masqués. Ils ne disent pas clairement qu’ils remettraient en cause notre modèle social s’ils sont élus ; électoralisme oblige. Mais ils le feront l’un et l’autre parce qu’ils sont convaincus qu’il s’agit là de la seule porte de sortie de crise.

 

En se plaçant dans une perspective de 2e tour de l’élection présidentielle qui verrait s’affronter François Hollande et Nicolas Sarkozy, peut-on  penser que des différences fondamentales les opposent  sur ce terrain des déficits publics ? A priori, le modèle social-démocrate est sensiblement différent du modèle libéral. Le premier est interventionniste et n’envisage pas de réduction globale des dépenses publiques. Le second n’exclut pas cette réduction puisqu’il aspire à limiter l’interventionnisme public. Mais dans une situation de crise aussi profonde que celle que nous traversons, ces principes théoriques ont peu de poids. S’il faut réduire les dépenses pour éviter un scénario catastrophe, elles seront réduites. L’exemple historique du retournement politique de 1983 ne doit pas être perdu de vue. On a appelé « tournant de la rigueur » la nouvelle politique économique initiée en mars 1983 par le gouvernement de Pierre Mauroy, sous l’impulsion de Jacques Delors, Ministre de l’Economie et des Finances. Nous avions à cette époque entamé une véritable dérive à la grecque à la suite de la mise en œuvre du programme commun de gouvernement de la gauche. Le franc avait dû être dévalué trois fois entre 1981 et 1983, la fuite des capitaux était très importante. En poursuivant la politique d’étatisation de l’économie et d’accroissement du déficit budgétaire, il aurait été nécessaire de quitter le système monétaire européen (SME) qui prévoyait des marges de fluctuation limitées entre les monnaies européennes. Le « tournant de la rigueur » consistait donc à s’orienter vers des privatisations des entreprises récemment nationalisées et à adopter une politique budgétaire plus rigoureuse. Ce faisant, on admettait implicitement l’échec du programme commun de la gauche.

Certes, « les leçons de l’histoire ne profitent jamais ». Mais une différence considérable existe entre 1981 et 2012. La situation financière du pays était excellente lorsque la gauche est arrivée au pouvoir en 1981 car la politique menée par Raymond Barre à la fin des années 70 avait été efficace (dette publique de 21% du PIB en 1980 contre 86 % aujourd’hui, déficit public au sens de Maastricht de 0,1% du PIB en 1980 contre 7% aujourd’hui, sécurité sociale comprise). La gauche a très rapidement dégradé la situation et a été contrainte de faire machine arrière. Aujourd’hui, après 30 ans de gabegie, la situation est très grave. Si François Hollande arrivait au pouvoir, il serait dans l’incapacité totale d’emmener le pays dans des aventures irresponsables comparables à celles de 1981. Il n’en aurait tout simplement pas les moyens. Une conclusion s’impose : la politique de François Hollande sera très contrainte économiquement et financièrement et aucune originalité ne sera permise. Elle ne se différenciera de celle de Nicolas Sarkozy que par quelques nuances.