Présidentielle 2012. Les contradictions de la gauche française

08/10/2011

Patrick AULNAS

La primaire socialiste met en évidence les contradictions internes au Parti Socialiste. Si on élargit l'horizon à l'ensemble de la gauche de gouvernement (Parti Radical de Gauche, Parti Socialiste, Parti de Gauche, Parti Communiste, Verts) des désaccords fondamentaux apparaissent. Les positions les plus irréalistes sont cependant purement politiciennes : il s'agit d'occuper l'espace politique disponible. Un gouvernement de gauche serait condamné au réalisme, surtout dans la situation économique et financière actuelle.

Gauche réaliste et gauche populiste

Toutes les sociétés développées se caractérisent par une présence très forte de l'Etat dans le domaine économique et social. Il suffit de d'observer le taux des prélèvements obligatoires par rapport au PIB pour s'en convaincre : de 30% environ aux Etats-Unis et au Japon à 50% en Suède, avec une moyenne pour l'OCDE de 36%. La sphère publique prélève donc chaque année un tiers à la moitié des richesses produites. Autrement dit les pays développés sont des social-démocraties. Le programme de la gauche démocratique de la première moitié du 20ème siècle a donc été largement réalisé. Mais la dette publique accumulée depuis 30 ans pour soutenir difficilement l'état-providence fragilise considérablement les Etats occidentaux. Certains dirigeants de gauche en ont pris conscience et veulent rénover les discours et les programmes en ne promettant que ce qui est réalisable financièrement. C'est la gauche réaliste regroupant les radicaux de gauche, le centre et la droite du parti socialiste : Manuel Valls ou François Hollande appartiennent à cette tendance. D'autres au contraire restent farouchement attachés à l'idéologie traditionnelle de la gauche et refusent de prendre en compte la réalité nouvelle. Cette tendance comprend la gauche du Parti Socialiste (Arnaud Montebourg, Benoît Hamon) le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon, le Parti Communiste et de nombreux écologistes. Leur position les conduit naturellement à voir un ennemi dans la globalisation économique et financière et à proposer un néo-protectionnisme. Il faut mettre à leur crédit une logique élémentaire : un interventionnisme public croissant ne peut fonctionner que dans un cadre national, c'est-à-dire en se coupant des réalités du monde contemporain. Le risque à moyen terme est une soviétisation rampante se traduisant par un recul des libertés et un décrochage technologique. Dans un monde où la science, la technologie, l'information, les communications, la finance, le commerce sont planétaires, on ne peut isoler un pays que sous la contrainte. Et on ne peut rester à un niveau technologique élevé qu'en étant en permanence confronté à la compétition internationale. Les promesses de cette gauche populiste constituent donc une impasse visant à faire rêver les plus crédules.
Si la gauche arrivait au pouvoir, elle ferait obligatoirement le choix du réalisme, mécontentant par là-même une large partie de son électorat qui aura cru aux lendemains qui chantent.

Gauche productiviste et gauche écologiste

Traditionnellement la gauche est productiviste. Elle voit dans la croissance économique une opportunité de redistribution. De fait, on a bien observé au cours des trente glorieuses (1945-1975) qu'une croissance forte favorisait l'émergence de structures sociales redistributives (assurance-maladie, assurance chômage, retraite par répartition). Une large partie de la gauche de gouvernement reste attachée à la croissance économique comme émulateur du progrès social (Parti Socialiste, Parti Communiste, Parti de Gauche). Mais les écologistes pensent différemment. Pour eux, le développement doit être « durable », ce qui conduit à entraver par une réglementation dense et complexe la liberté du commerce et de l'industrie : c'est l'Etat qui fixe les impératifs de production et de consommation et non le marché. Le développement durable est largement normatif. Certains cercles écologistes vont plus loin : il ne s'agit pas de concilier écologie et économie, mais de faire de l'écologie une véritable idéologie. Cette tendance est hostile à la croissance économique, jugée incompatible avec l'idéal écologiste.
Cette opposition entre une gauche productiviste et une gauche écologiste est particulièrement apparente aujourd'hui dans le débat sur l'énergie nucléaire. Les écologistes sont parvenu à faire naître la peur dans l'opinion, et les partis (même de droite) ont dû tenir compte de ce facteur. Tous les partis prévoient désormais une réduction de la part du nucléaire dans la production d'électricité. Mais pour les idéologues de l'écologie, il s'agit d'éliminer purement et simplement le nucléaire le plus rapidement possible. Les socialistes sont, pour la plupart, fondamentalement en désaccord avec les verts sur ce point.
Du fait des contraintes financières et du coût social et économique exorbitant de l'écologisme, la gauche gouvernante choisira le productivisme et la croissance, se coupant ainsi de la sensibilité écologiste.

Gauche sécuritaire et gauche angélique

Ce clivage se situe plutôt entre l'électorat de gauche et les élites de gauche. La disparition des idéologies n'a pas entraîné l'éradication d'un certain angélisme des dirigeants et des intellectuels de gauche lorsqu'ils sont confrontés à des problèmes comme l'insécurité ou l'immigration. Vivant bourgeoisement dans des appartements cossus fort éloignés des zones de non droit que sont devenues certaines banlieues, l'élite de gauche peut sans risque personnel afficher grandeur d'âme de beaux sentiments. Il n'en va pas de même d'une partie significative des électeurs de gauche qui vivent au quotidien l'insécurité et les conséquences d'une immigration non maîtrisée. Les statistiques d'Etat sont à cet égard non significatives. C'est le ressenti qui importe. Et le ressenti est extrêmement négatif : les cambriolages, les chapardages, les agressions physiques, la proximité d'un camp illégal de nomades suscitent une demande de contrôles effectifs et plus nombreux et, au minimum, l'application stricte et sans faiblesse des dispositions légales en vigueur. Il est clair que l'exode vers le Front National d'une partie de l'électorat de gauche est lié en grande partie à cette attitude faussement idéaliste des élites de gauche. Prétextant un humanisme flou, elles abandonnent à son sort un électorat qu'elles devraient représenter. Même si une certaine évolution vers plus de réalisme est perceptible, les élus de gauche sont encore bien loin de répondre clairement aux demandes de la population dans ce domaine.
Fidèle à elle-même, l'élite de gauche promue au gouvernement de la République maintiendra son angélisme et s'aliènera une partie de son électorat.

Gauche pro-européenne et gauche souverainiste

De ce point de vue, le parti socialiste et les Verts sont coupés en deux. Le Front de Gauche et le Parti Communiste sont clairement anti-européens. Depuis le referendum de 2005 sur la Constitution européenne (55% de non) aucun scrutin n'a permis de déterminer l'évolution de l'opinion. Ce referendum constitue donc une référence : François Hollande, Ségolène Royal et Martine Aubry ont appelé à voter « oui », Arnaud Montebourg, Jean-Luc Mélenchon et le Parti Communiste ont appelé à voter « non ». Ce clivage subsiste totalement aujourd'hui : la ligne de partage se situe quelque part à l'intérieur du Parti Socialiste.
L'exercice du pouvoir ne changera rien dans ce domaine : il faudra négocier et transiger dans les conseils européens.

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La conclusion de ce petit panorama est simple : si la gauche gouverne, elle gouvernera au centre. Rien de bien nouveau : après l'abandon des illusions de 1981, le réalisme l'avait également emporté. Un ministre socialiste n'est pas un socialiste ministre (1). Les perpétuelles leçons de morale, les postures antisarkozistes très étudiées des dirigeants de gauche ne sont que de la poudre aux yeux. « Il n'y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités » (2).

 

(1) Selon Mirabeau, « un ministre jacobin n'est pas un jacobin ministre ».
(2) Charles de Gaulle, discours du 14 juin 1960.