Pour ou contre l'énergie nucléaire : quelques propos iconoclastes

28/07/2011

Patrick AULNAS

Chercher à avoir une position rationnelle sur l’opportunité de l’énergie nucléaire est une gageure, tant les arguments des antinucléaires et ceux des pronucléaires se situent aux antipodes les uns des autres. Les adversaires ne semblent même pas être toujours d’accord sur les termes du débat. Les propos qui suivent s’écartent de l’analyse minutieuse consistant à énumérer arguments et contre arguments. On trouvera sur internet de multiples sites se livrant à cet exercice. Si l’on veut du qualitatif, on pourra se reporter à le revue FUTURIBLES de juillet-août 2011 (n° 376) qui comporte trois articles de tonalité très distincte sur le sujet.

Les développements ci-après se veulent donc très généraux et quelque peu iconoclastes. Ils portent sur les trois principaux aspects du débat : les dangers du nucléaire, la priorité aux énergies « renouvelables » (1), l’impact politique du choix nucléaire.

Les opposants au nucléaire insistent beaucoup sur les dangers potentiels de l’exploitation de cette énergie : contamination, gestion des déchets, impact d’une catastrophe naturelle, etc. Les partisans du nucléaire répondent que les mesures de sécurité sont très nombreuses et particulièrement sophistiquées, mais qu’il convient cependant de continuer à les améliorer (en particulier après la catastrophe de Fukushima). La réalité objectivement constatée est en général absente du débat : le nucléaire civil a causé beaucoup moins de morts que les énergies fossiles traditionnelles. L’extraction du charbon a entraîné des catastrophes majeures et, au 19ème siècle, elle était réalisée dans des conditions proches de l’esclavage, parfois même par des enfants. Si on devait faire un bilan de l’accidentologie énergétique, le nucléaire serait sans doute fort bien placé. Alors, si la dangerosité supposée ne provient pas d’un constat objectif, y aurait-il une forme de peur irrationnelle liée à l’utilisation d’une énergie produite par l’infiniment petit ? Il est vrai que seuls les physiciens disposent des connaissances pour comprendre en profondeur le nucléaire. La peur est un ressort politique extrêmement puissant et la peur de l’inconnu est sans doute la plus archaïque, donc celle qui touche les profondeurs de notre psychologie. Manipuler le peuple par la peur a toujours été politiquement porteur.

Le second aspect du débat concerne la priorité à donner aux énergies « renouvelables », selon la terminologie actuellement dominante. Cette priorité est justifiée par l’épuisement progressif des énergies fossiles et par la nécessité de limiter l’effet de serre : les énergies renouvelables ne produisent pas de dioxyde de carbone (CO2). Ces énergies sont définies stricto sensu : solaire, éolien, hydroélectricité, énergie des marées, biomasse. Bien que ne produisant pas non plus de CO2, le nucléaire est exclu du « renouvelable ». Il faut remarquer que l’essentiel des efforts d’investissement concerne le solaire et l’éolien, qui ne sont pas compétitifs actuellement. Des aides publiques importantes leur sont consenties pour leur permettre de décoller. Les spécialistes ne sont pas d’accord sur l’avenir de ces énergies. Les divergences portent surtout sur le point de savoir si elles pourront fournir à terme une part importante de la consommation d’une société développée. L’ambition européenne est modeste : 20% de la consommation finale d’énergie en 2020 ; mais tous les spécialistes pensent que cet objectif ne sera pas atteint. Au-delà de ces éléments factuels, remarquons qu’il pourrait sembler paradoxal qu’au 21ème siècle l’humanité appelle à son secours des énergies qui ont été utilisées depuis fort longtemps (moulins à eau, moulins à vent, par exemple), mais renonce à une découverte fondamentale du 20ème siècle (la structure atomique de la matière) pour produire son énergie. L’intuition de tout être humain qui croit aux capacités de l’intelligence humaine est qu’il pourrait peut-être s’agir d’une pause, d’une hésitation de l’humanité face à la puissance technologique de l’atome. Une chose est certaine : on imagine difficilement les panneaux photovoltaïques ou les champs d’éoliennes représenter à court ou à long terme la solution énergétique principale. Une meilleure maîtrise de la fission, des progrès dans le domaine de la fusion nucléaire seront certainement réalisés au 21ème siècle ou plus tard. D’autres sources d’énergie, aujourd’hui inconnues, apparaîtront certainement à plus long terme encore. La vogue des énergies « renouvelables » n’est probablement qu’une très brève étape à l’échelle de l’histoire.

L’aspect proprement politique du choix énergique ne doit pas être perdu de vue. On y fait rarement allusion dans les débats « grand public » car il est l’apanage des militants. Les reproches politiques adressés à l’énergie nucléaire sont l’absence de transparence dans la prise des décisions et la gestion centralisée de la production d’énergie. Selon les antinucléaires, il y aurait une « culture du secret » (concernant par exemple la dangerosité réelle des centrales, le traitement des déchets). Les partisans du nucléaire répondent que des débats parlementaires ont eu lieu et que l’orientation politique vers le nucléaire s’est réalisée en respectant le fonctionnement normal de nos institutions. Certes, mais la technicité ou la scientificité nécessaire dans ce domaine exclut nécessairement de la gestion et du contrôle effectif les habituelles assemblées démocratiques composées d’élus. Doit-on autoriser une éolienne ? Un conseil municipal peut en décider. Pour une centrale nucléaire, évidemment, c’est autre chose… Autrement dit, le nucléaire porte atteinte à la démocratie contrôlée par les militants politiques, qui deviennent des élus. Des scientifiques de haut niveau, des ingénieurs et des techniciens très spécialisés sont nécessaires. La dénonciation de la « culture du secret » masque peut-être un défaut de compétence.

Un autre point de discorde est la gestion centralisée de la production énergétique. L’énergie nucléaire consiste à produire en un lieu unique (le réacteur nucléaire) une formidable quantité d’énergie. Les investissements nécessaires pour construire une centrale sont tels que les collectivités locales ne peuvent être parties prenantes, faute de surface financière suffisante. Seul l’Etat, en France, peut orienter le secteur. Quelques dizaines de centrales sont largement suffisantes pour un pays comme la France, mais elles doivent être gérées et contrôlées par des autorités disposant de la compétence nécessaire. La multiplication de telles autorités n’est pas concevable, d’où une certaine centralisation. Par ailleurs, les contrôleurs (en France, ASN, Autorité de Sûreté Nucléaire employant plus de 400 personnes) sont des spécialistes recrutés en fonction de leur compétence et non pas des élus. On perçoit bien à quel point la gestion d’un parc de centrales nucléaires est en contradiction avec la culture du militant politique. Un militant politique est un personnage qui colle des affiches en soirée, distribue des tracts le week-end, mais rarement par idéalisme pur. Il agit souvent en vue de disposer un jour d’un siège dans une assemblée d’élus. Or, le nucléaire repose sur une légitimité de compétence qui tend à priver le militant de son pouvoir potentiel de futur élu. Y aurait-il alors une lutte pour le pouvoir énergétique entre scientifiques et ingénieurs d’une part et militants et élus d’autre part ? L’abandon précipité du nucléaire en Allemagne, pour des raisons largement électoralistes, tend à corroborer cette intuition.

En définitive, en l’absence de la foi du militant, rarement dépourvue d’arrière-pensées politiciennes, les doutes du citoyen qui cherche à réfléchir proviennent de trois éléments.

  • L’utilisation de la peur de l’avenir par les antinucléaires génère une incertitude sur la pertinence de leur projet. A-t-on besoin de faire peur si l’on dispose d’un projet attractif et mobilisateur ?
  • Sans entrer dans les querelles et les aléas des projections à plus ou moins long terme, on éprouve intuitivement un certain scepticisme quant à la capacité des énergies « renouvelables » à faire face à la demande.
  • Enfin, la propagande antinucléaire étant le fait de militants politiques attachés à leurs prérogatives d’élus ou de futurs élus, la concordance de leur position sur le sujet et de leur intérêt politique à court terme pose problème.

Dans le domaine de l’énergie, comme dans bien d’autres, l’humanité semble à la croisée des chemins. Le risque principal n’est sans doute pas technologique, mais politique, voire idéologique. La sphère juridico-politique a un retard considérable sur la sphère scientifico-technique, mais le pouvoir politique est toujours entre les mains de militants et de partis. Leur tendance spontanée sera de rejeter ce qu’ils ne maîtrisent pas pour conserver le pouvoir, quitte à faire stagner pour un temps les sociétés humaines.

 

(1) Tout comme celui de développement « durable », le concept d’énergie « renouvelable » est idéologique, d’où les guillemets. Ces notions relèvent d’une approche politique visant à mobiliser l’électorat autour de concepts simplistes et d’un raisonnement binaire (renouvelable ou non, durable ou non). Il est clair qu’une approche sérieuse suppose d’infinies nuances…