Paradoxes du racisme et de la xénophobie

17/12/2015

Patrick AULNAS

Plus que jamais, racisme et xénophobie sont aujourd’hui dénoncés alors qu’aucune époque n’a été aussi peu affectée par ces phénomènes. Sans doute faut-il veiller. Sans doute doit-on dénoncer tout comportement antisémite, raciste ou xénophobe. Encore faut-il s’entendre sur le sens des mots et ne pas imputer trop légèrement à l’autre ce que l’on craint de voir resurgir. Car il existe également des dérives dogmatiques dans ce domaine. Parler d’identité nationale par exemple est considéré par certains comme un discours xénophobe car une manipulation politicienne est aussitôt subodorée : la conquête de l’électorat d’extrême-droite, évidemment raciste et xénophobe, cela va de soi... Mais chacun appartient à une nation et a donc une identité nationale.

 

Approche raciale et approche scientifique

Sur le long terme historique, chacun le sait, jamais les sociétés humaines n’ont accepté les différences comme les sociétés occidentales actuelles. Le racisme était auparavant la norme. Pour une raison très simple : les êtres humains étaient classés en fonction de la couleur de leur peau. Au milieu du 20e siècle, il était encore d’usage en France d’apprendre aux jeunes enfants qu’il existait quatre races : blanche, noire, jaune et rouge (entendez les « peaux-rouges » d’Amérique). Les instituteurs des écoles laïques et des écoles privées, formés au début du siècle, répercutaient ainsi l’enseignement qu’ils avaient eux-mêmes reçu. L’affirmation selon laquelle la France est un pays de race blanche, non seulement n’aurait choqué personne il y a cinquante ans, mais aurait été perçue comme une évidence par la quasi-unanimité des français.

Le chemin parcouru en quelques décennies est donc considérable. Nous le devons à la diffusion des connaissances dans l’enseignement et les médias. Le séquençage du génome humain et son décryptage partiel nous ont fait comprendre que la couleur de la peau n’est qu’un élément très accessoire et qu’il peut exister des variations génétiques beaucoup plus importantes entre deux blancs ou deux noirs qu’entre un noir et un blanc. Bref, nous avons quitté l’approche infantile de nos ancêtres qui reposait sur les différences immédiatement perceptibles.

Parler de race blanche, noire ou jaune est donc aujourd’hui totalement archaïque et relève de la bêtise, de l’ignorance ou de la manipulation politique. Faut-il pour autant relever systématiquement de tels propos pour montrer qu’on se situe à des années-lumière d’une telle approche ? Sans doute pas. Il serait plus habile de passer outre ou d’ironiser que de polémiquer. Mais pour faire le buzz, les professionnels des médias sont prêts à tout.

 

Résurgence du racisme ?

Est-ce à dire que le racisme ait totalement disparu ? Non, il subsiste marginalement au sens traditionnel du mot : supériorité de la race blanche. Mais eu égard à l’évolution des connaissances, il ne peut affecter que quelques imbéciles. L’antisémitisme est plus insidieux car il se fonde sur la stigmatisation d’une religion et d’une culture. La caractérisation infantile des juifs sur la base de prétendues particularités physiques, telle qu’elle existait sous le Gouvernement de Vichy, n’est plus de mise. Là encore, la diffusion des connaissances, qui résulte de la constitution d’une vaste classe moyenne ayant suivi au minimum l’enseignement secondaire, a joué un rôle essentiel. Mais la présence sur le territoire français d’une communauté musulmane nombreuse a conduit à une importation du conflit israélo-palestinien qui peut se traduire dans les cas extrêmes par une résurgence de l’antisémitisme. Aussi violent et repoussant puisse-t-il être (cas Mohammed Mérah), il reste marginal par rapport à l’antisémitisme idéologique des fascistes et des nazis des années trente et quarante qui reposait d’ailleurs sur un antisémitisme latent dans la population européenne.

La crainte de la résurgence du racisme relève donc aujourd’hui de la posture politique. Il s’agit de diaboliser un adversaire politique en l’accusant de mansuétude à l’égard des thèses racistes afin de détourner certains électeurs. Les partis de gouvernement, droite et gauche confondus, ont constamment tenu ce cap depuis des décennies face au Front National. Leur échec à endiguer la montée du parti nationaliste en dit long sur la clairvoyance de leurs leaders. En vérité, à moins d’une régression grave de la diffusion des connaissances, les acquis scientifiques et culturels ne permettent plus de fonder une idéologie sur des notions aussi simplistes que le racisme ou l’antisémitisme.

 

La xénophobie, concept accueillant

La quasi-disparition du racisme ne donnant pas satisfaction aux adulateurs pathologiques du vivre ensemble dans la plus totale harmonie, la notion de xénophobie est venue à leur secours. L’énorme avantage du nouveau concept, c’est qu’il ne comporte aucune définition scientifique. Aussi peut-on accuser n’importe qui de xénophobie à propos de n’importe quoi. Le Petit Robert définit la xénophobie comme « l’hostilité à ce qui est étranger ». Cette définition large s’applique donc à un groupe social, par exemple les roms, ou à un individu spécifique, par exemple un homosexuel (homophobie).

L’hostilité à l’égard de ce qui est différent est une constante des sociétés humaines traditionnelles, l’acceptation de l’altérité ne pouvant provenir que de la réflexion. Spontanément, depuis que le monde est monde, les êtres humains ont regardé avec crainte les disparités par rapport à leur groupe d’appartenance. Il s’agissait tout simplement d’un réflexe de survie. Un groupe humain très différent par son mode de vie peut souhaiter faire prévaloir le sien. Un être humain atypique peut déstabiliser le fonctionnement normal du groupe.

Nous partons donc historiquement d’une situation de xénophobie généralisée. Cette notion connaît aujourd’hui son heure de gloire parce que la réflexion et l’analyse ont commencé à remplacer la spontanéité xénophobe des relations traditionnelles entre groupes humains. La prescription nouvelle consiste à comprendre l’autre puis à l’accueillir en respectant ses différences. Qui pourrait repousser d’aussi louables intentions ? Mais évidemment, la sociologie reste… la sociologie. Les lois présidant au fonctionnement des groupes n’ont pas changé parce que certains intellectuels et certains politiciens proclament l’avènement de l’ère du vivre ensemble édénique.

 

Immigration et prêche anti-xénophobe

Le meilleur exemple des erreurs politiques induites par cette anti-xénophobie militante est l’immigration de masse de populations de culture et de religion différentes depuis plusieurs décennies en Europe. L’assimilation, puis la simple intégration, ont en grande partie échoué parce qu’on ne bouscule pas ainsi une société. Il est parfaitement ridicule de venir catéchiser à la télévision et à la radio en faveur de l’acceptation de l’autre lorsque des constantes sociologiques s’opposent à l’accueil de millions de personnes en un temps aussi bref. En 1991, Michèle Tribalat recensait déjà en France, dans un article de la revue Économie et Statistiques (N° 262), une population d’origine étrangère de 13 à 14 millions de personnes en remontant sur trois générations (grands-parents immigrés, enfants et petits-enfants de ces immigrés). Cela représentait à l’époque environ un quart de la population française.

L’immigration ne s’étant pas tarie depuis cette date, on comprend que la mission d’intégration que s’attribuaient les pouvoirs publics soit en réalité une mission impossible. Face à un tel nombre, et sans tomber dans les outrances du grand remplacement, la xénophobie était inéluctable. Une telle immigration de masse constitue en fait une provocation à la xénophobie. La jeunesse en déshérence qui assassine la jeunesse intégrée n’est que le produit de cinquante ans de politique d’immigration laxiste.

Les politiciens d’aujourd’hui en sont réduits à moraliser en dénonçant la xénophobie ou à profiter des peurs en utilisant les réflexes xénophobes. Ce faisant, ils ne font qu’éviter de regarder en face l’incroyable légèreté avec laquelle ils ont déstabilisé une société en refusant de gérer avec rigueur le phénomène migratoire. Car il était possible de le gérer. Mais cela est une autre histoire qui relève désormais de l’uchronie [1].

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[1] Reconstruction fictive de l'histoire, relatant les faits tels qu'ils auraient pu se produire.