Libéralisme : théorie et pratique

07/09/2020

Patrick AULNAS

Théorie et pratique ont peu en commun dans le domaine des sciences sociales. Les progrès réalisés à partir du XXe siècle permettent de disposer de données multiples orientant les décisions : agrégats de la comptabilité nationale, bases de données statistiques, sondages d’opinion, enquêtes sociologiques diverses, etc. Mais l’influence des théories, doctrine, idéologies est aujourd’hui réduite. Elles ont prouvé leur inanité et même leur dangerosité avec le communisme et le fascisme. Contrairement  aux théories élaborées par les sciences de la nature, celles des sciences sociales manquent de robustesse et ne sont parfois que des élucubrations de rêvasseurs. Qu’en est-il du libéralisme ?

 

L’approche libérale des sociétés

Il est courant de se référer aux grands auteurs du passé pour définir le libéralisme. Mais il en résulte toujours chez le lecteur une impression de doctrine ancienne, voire même d’idéologie. Certes, les libéraux se défendent d’être la proie d’une idéologie. Et ils ont raison si l’on met en parallèle le marxisme et le libéralisme. Le premier promettait la société sans classes, c’est-à-dire l’égalité parfaite, condition préalable de la liberté selon la doxa. Mais il fallait passer d’abord par la case dictature du prolétariat. L’État devait construire la société idéale en éradiquant la bourgeoisie, d’où cette idée baroque de dictature du prolétariat.

Le libéralisme ne promet jamais pour l’avenir un monde édénique. Il voit dans la liberté individuelle, garantie juridiquement, le ressort naturel des évolutions sociales. Si la liberté existe vraiment dans une société, alors l’évolution de cette société sera optimale.

Voilà donc une pensée politique simple reposant sur un concept compréhensible par tous : maintenir toute la liberté individuelle compatible avec le lien social. Pas de projet de société dérivant d’une doctrine, mais un pragmatisme de l’action. Si chacun agit librement dans le cadre juridique défini, la société évolue spontanément dans le bon sens.

La politique est donc un mal nécessaire pour les libéraux. On ne peut se passer de dirigeants politiques, mais il faut limiter leur pouvoir et ne jamais s’enthousiasmer pour eux. Le libéralisme suppose le scepticisme politique. Alors que les fascistes, les socialistes, les communistes et désormais les écologistes placent dans le politique leur espoir de construire un monde meilleur et prédéfini théoriquement, les libéraux voient dans cette approche de l’Histoire un danger mortel pour la liberté. Le pouvoir politique est toujours à la recherche de sa propre puissance et rien ne prédispose mieux à l’accroître que l’illusion doctrinale de faire le bien social par l’action politique.

Voilà pour le cœur de l’approche libérale, très sommairement résumé. Mais quelle est la réalité de notre monde du XXIe siècle ? S’est-il rapproché des principes du libéralisme ? S’en est-il éloigné ? Pour répondre à ces questions sans se perdre dans des analyses sociologiques, politiques ou économiques sans fin, il faut choisir une démarche plutôt synthétique sur le temps long, par exemple depuis le début du XIXe siècle. Le monde dans son ensemble est-il devenu plus libéral ? Dans les démocraties, le pouvoir politique s’est-il rapproché des idées libérales ? L’évolution économique a-t-elle privilégié le marché ?

 

Un monde plus libéral politiquement

Il suffit pour s’en convaincre d’examiner le graphique établi par Our World in Data :

 

Régimes politiques depuis 1816

 

En 1816, l’écrasante majorité des humains vivaient dans des autocraties (rouge) ou des empires coloniaux (violet). En 2015, plus de la moitié de l’humanité, soit quatre milliards de personnes, vit en démocratie (vert), un peu plus d’un milliard en anocratie (régime intermédiaire entre autocratie et démocratie : la Russie, la plupart des pays africains et latino-américains, en jaune et rose) et environ deux milliards en autocratie ou sous un régime colonial.

L’évolution historique est nette et incontestable, même si la classification fine peut être discutée. Démocratie et libéralisme s’équivalent-ils ? Certes non. Mais il serait bien difficile de soutenir que le libéralisme politique n’a pas progressé en deux siècles. Quant au libéralisme économique, c’est une autre histoire.

 

Le recul du protectionnisme

Le développement des échanges internationaux constitue l’un des éléments essentiels de l’évolution économique depuis deux siècles. Le tableau suivant, établi par l’OCDE, en propose une approche quantitative :

 

Exportations de 1870 à 1998

 

Diminution des barrières aux échanges (droits de douane, contingentements, obstacles non quantitatifs, etc.), développement des échanges de services, création du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) puis de l’OMC (Organisation mondiale du commerce), mobilité du capital (implantations à l’étranger, entreprises multinationales, etc.), mobilité du travail (migrations) représentent les facteurs essentiels d’une évolution complexe.

La fameuse mondialisation repose en profondeur sur une globalisation cognitive, un accès très rapide aux connaissances émergentes permettant à la destruction créatrice schumpétérienne de se déployer à travers le monde à une vitesse jamais atteinte. Cette diffusion des innovations repose sur la liberté de circulation de l’information qui a considérablement progressé avec les technologies de l’information.

Le libéralisme a donc également progressé sur les plans scientifique, technique et économique à l’échelle internationale.

 

La naissance de l’État-providence

Le graphique suivant permet d’illustrer l’évolution dans quatre pays depuis le XIXe siècle :

 

Prélèvements obligatoires dans quatre pays depuis 1870

 

Le graphique concerne des pays ayant connu un développement économique important sur la période. Les pourcentages sont donnés en fonction du revenu national et non du PIB. Le revenu national net tient compte de la dépréciation du capital fixe au cours de l’année considérée : obsolescence d’une partie de l’appareil de production en particulier. Le revenu national net est d’environ 10% inférieur au PIB.

Partout, les prélèvements obligatoires, et par suite les dépenses publiques, ont augmenté de façon considérable. Que le pays soit réputé libéral économiquement (États-Unis) ou interventionniste (France, Suède), la croissance des impôts et cotisations sociales obligatoires est importante. Il semble donc y avoir une corrélation entre développement économique et dépenses publiques. Des choix sont possibles puisque les États-Unis prélèvent 30% du revenu national en 2010 alors que la France en prélève 50%. Mais la tendance historique universelle est incontestable.

Le développement économique induit donc une croissance des dépenses publiques, ce qui n’est pas une découverte majeure. Les dépenses d’infrastructures (routes, voies de chemin de fer, ports, bâtiments publics, télécommunications, etc.) accompagnent nécessairement le développement économique, des exigences nouvelles apparaissent, par exemple un niveau d’éducation plus élevé, que le marché ne satisfait pas spontanément. La population demande également des soins de santé correspondant à des techniques médicales coûteuses (scanner, IRM, multiples analyses, etc.). Dans tous les pays riches, à des degrés variables, il existe donc un service public de l’éducation et un service public de la santé.

Ce ne sont là que des illustrations bien connues, mais elles permettent de tirer des conclusions. Il serait vain de considérer aujourd’hui que le libéralisme économique consiste à revenir à la situation qui prévalait avant 1914. Une critique argumentée de l’interventionnisme public tous azimut est pertinente, en particulier parce que les politiciens utilisent la dépense publique comme argument électoral. Mais une critique globale et sans nuance de l’État-providence est inefficace car elle ne correspond absolument pas aux souhaits des populations des pays riches.

La position libérale ne peut donc être que modérée dans ce domaine si elle ne veut pas apparaître comme totalement déconnectée des réalités. Il est légitime de préférer une société comportant un État moins interventionniste comme les États-Unis. Mais il serait absurde de prétendre revenir à des dépenses publiques représentant moins de 20% du PIB.

 

Rester réaliste, éviter le libéralisme chimérique

Les trois observations précédentes (progrès de la démocratie et des échanges internationaux, naissance de l’État-providence) ont l’avantage d’être bien connues de tous et de constituer d’ores et déjà des évolutions historiques majeures. Que peut-on en conclure ?

  • Tout d’abord que globalement le libéralisme politique et économique a nettement progressé sur notre planète au cours des deux derniers siècles. Lorsque certains politiciens critiquent férocement la mondialisation « libérale », ils ne se trompent pas de cible. Ils voudraient revenir au protectionnisme d’antan en faisant miroiter à leurs électeurs des avantages purement imaginaires. En réalité, le protectionnisme conduirait à une baisse considérable du niveau de vie.
  • Deuxième conclusion : il est vain de confronter la théorie économique libérale à la réalité de notre monde, comme il était vain de confronter l’idéologie marxiste à la société des XIXe et XXe siècles. Seuls les politiciens utilisent les théories pour en tirer des arguments de conquête du pouvoir. Les libéraux doivent s’intéresser à la pensée mais toujours privilégier le pragmatisme dans l’action.
    Dans le domaine de la pensée économique, il faut donc savoir prendre ses distances avec les auteurs des siècles passés. S’ils restent intéressants conceptuellement sur certains sujets, il n’est plus possible de se réclamer de leur pensée pour faire évoluer notre société. Adam Smith (1723-1790), David Ricardo (1772-1823), Frédéric Bastiat (1801-1850) vivaient dans une société qui n’a rien à voir avec la nôtre. Le monde a changé plus rapidement de 1800 à 2000 qu’au cours des deux millénaires précédents. Mais il n’est pas interdit de penser, nonobstant la sinistrose contemporaine liée au défaut de culture historique, que le changement a été dans le bon sens, qu’il constitue un progrès.
    Se réclamer de principes économiques établis voici deux siècles en contestant sommairement les réalités des sociétés contemporaines, en particulier le poids considérable du secteur public, relève d’un exercice pour intellectuel enfermé dans sa tour d’ivoire. Le libéralisme économique contemporain consiste à laisser une large place au marché, mais de toute évidence pas toute la place qu’il occupait voici un siècle.