La France et ses finances : la tentation du déclin

25/04/2012

Patrick AULNAS

Nos finances publiques sont gérées de la manière la plus extravagante qui soit. Cette affirmation rencontrera certainement l’adhésion de tous ceux qui s’offusquent lorsqu’ils comparent la gestion de leur propre patrimoine et celle des collectivités publiques. Il y a probablement deux raisons essentielles à cette gabegie publique permanente : la politique et l’absence de normes financières encadrant les décideurs. La politique entraîne des débats absurdes comme vient de le montrer la campagne pour l’élection présidentielle de 2012 : sur dix candidats, sept étaient dans l’irréalisme le plus complet en matière financière. Quant aux trois autres (Sarkozy, Hollande, Bayrou) ils ont occulté sciemment notre principal problème, le surendettement public. L’encadrement des décideurs (assemblées diverses, exécutifs préparant les budgets) devrait être strict et juridiquement sanctionné par l’annulation, par une instance juridictionnelle indépendante, de tout budget ne respectant pas les normes financières. Mais il faudrait d’abord élaborer de telles normes. Or, on a vu, avec l’épisode de la « règle d’or », à quel point la classe politique se braque lorsqu’il est question d’encadrer légèrement le pouvoir qu’elle s’arroge de disposer de la « richesse des nations ». Ne pas lui laisser la liberté de promettre n’importe quelle dépense, c’est limiter drastiquement son pouvoir de nuisance, mais c’est aussi lui enlever son principal atout depuis la nuit des temps : la démagogie.

Nous risquons donc nous diriger à nouveau vers les vieilles recettes qui ont fait leur preuve sur le plan politique parce qu’elles permettent de tromper la population sur la réalité de la situation en lui prescrivant différents somnifères. Il y a trois catégories de somnifères : l’inflation, la dévaluation, la spoliation. L’effet sur le pays est garanti : le déclin.

 1. L’inflation

 Ils ne le disent pas, mais tous le pensent. Une inflation élevée permettrait de déprécier fortement la dette publique et de la rembourser en monnaie de singe. Tous les « petits » candidats à l’élection présidentielle 2012 (y compris Marine Le Pen) ont souhaité la monétisation de la dette publique. Sous ce terme technique se cache une réalité toute simple qui ferait frémir la plupart des électeurs s’ils comprenaient vraiment de quoi il s’agit. Voici : lorsque l’Etat a un déficit budgétaire, il doit emprunter pour financer les dépenses votées. Depuis l’adoption du Traité de Maastricht (et non pas depuis la « loi de 1973 » sur le statut de la Banque de France, comme il a été dit au cours de la campagne), les banques centrales de l’Union européenne ont une mission première : lutter contre l’inflation. Il en résulte qu’elles ne peuvent pas prêter aux Etats en créant de la monnaie ex nihilo comme elles le faisaient par le passé. La vieille pratique de la « planche à billets » est désormais proscrite. Les Etats doivent emprunter sur les marchés financiers, comme toute entreprise. Les adeptes de la monétisation de la dette publique souhaitent retrouver l’irresponsabilité d’antan : l’Etat français emprunte auprès de la Banque de France qui crée de la monnaie sur demande de la classe politique pour financer la gabegie des dépenses publiques. Il en résulte une poussée d’inflation qui réduit l’endettement par dépréciation. La population n’y comprend rien et nos irresponsables peuvent continuer à sévir en laissant planer l’illusion de leur magistrale habileté financière.

Il est évident que le financement de la dette publique par les marchés financiers présente de graves inconvénients pour un politique : il ne peut plus faire de politique, c’est-à-dire parader sur la scène médiatique pour énoncer des platitudes et des approximations visant à tromper l’électorat. Ces inconvénients représentent pour tout gestionnaire sérieux autant d’avantages. Premier avantage : l’Etat est soumis à la concurrence et si sa gestion est mauvaise, il devra emprunter à des taux plus élevés. Il ne doit donc pas s’endetter exagérément pour conserver la confiance des marchés. Deuxième avantage : la dette publique n’est pas génératrice d’inflation car la création monétaire s’adapte aux besoins de l’économie par la loi de l’offre et de la demande. Troisième avantage : les dirigeants politiques ne peuvent plus faire prévaloir leurs intérêts partisans, qui relèvent toujours de la démagogie, puisqu’ils sont soumis à la surveillance du marché.

Si le traité de Maastricht avait été appliqué (déficit public maximum de 3% du PIB, dette publique maximum de 60% du PIB), nous n’aurions aucune crise européenne. Mais contrairement aux affirmations des leaders politiques qui se plaignent de la dictature des marchés, c’est leur dictature à eux qui a malheureusement prévalu. Le traité a été violé par tous les gouvernements et les plus vertueux payent aujourd’hui pour les plus laxistes. Quant aux marchés, ils ne font que réagir techniquement et tout à fait normalement : des pays mal gérés et surendettés sont de mauvais débiteurs auxquels on ne prête qu’à des conditions drastiques.

 2. La dévaluation

 L’élection présidentielle de 2012 a également mis en évidence le souhait d’une minorité active de la classe politique de « sortir de l’euro », c’est-à-dire de revenir au bon vieux franc. Pour beaucoup d’électeurs peu avertis des problèmes économiques, surtout parmi les personnes d’un certain âge, cette proposition avait tous les attraits de la nostalgie. Renouer avec la vieille monnaie, c’est retrouver sa jeunesse, avoir moins d’inflation (ce qui est faux) et ne plus dépendre de la technocratie bruxelloise (ce qui est également faux, ce sont les Conseils des Ministres et le Parlement qui prennent les décisions et non la Commission européenne). Mais pour les leaders proposant ce retour au franc, il s’agit de tout autre chose. De quoi ? Avec une monnaie unique européenne, les ajustements économiques pour un pays en difficulté doivent se faire sur la réalité économique : hausse des prix, baisse des salaires et des chiffres d’affaires par exemple. La population en prend immédiatement conscience et attribue la cause de ses malheurs à la gouvernance politique, même si celle-ci n’en est bien souvent pas l’unique responsable. Le fonctionnement d’une économie ne se résume pas, loin s’en faut, à la politique économique.

L’objectif des laudateurs du retour au franc est donc d’éviter ce cruel inconvénient. Comment ? Par la dévaluation de la monnaie ou par sa dépréciation sur le marché des changes. La dévaluation suppose que les monnaies soient liées entre elles par un mécanisme institutionnalisé : parité fixes ou marges de fluctuation autorisées. Si l’économie d’un pays donné s’affaiblit, on dévalue sa monnaie par une décision des autorités compétentes. Ainsi, au début des années 80, à la suite de la politique suicidaire de la gauche socialo-communiste, le franc français a subi trois dévaluations. La dépréciation d’une monnaie intervient en système de changes flottants. Les parités sont déterminées par le marché des changes, c’est-à-dire principalement en fonction de l’offre et de la demande d’une monnaie donnée. Ainsi, la crise de l’euro a fait baisser sensiblement le cours de l’euro par rapport au dollar. Dans les deux cas, l’effet est le même : la monnaie considérée adopte une valeur relative inférieure par rapport aux autres devises.

Cela signifie évidemment, à l’échelle internationale, que les salaires, les chiffres d’affaires, les bénéfices, le patrimoine des habitants du pays considéré perdent de leur valeur. Lorsqu’on dévaluait le franc tout en réévaluant le mark, on constatait que l’heure de travail d’un français valait moins que celle d’un allemand, que la maison d’un français perdait de la valeur par rapport à celle d’un allemand, etc. En agissant sur le symbole monétaire, on prenait acte du différentiel de compétitivité entre deux économies en réajustant toutes les valeurs. L’énorme avantage pour les dirigeants politiques réside dans la stabilité des valeurs nominales, celles que perçoit le grand public. Les salaires, les chiffres d’affaires, etc. , ne changent pas en valeur nominale et il faut voyager à l’étranger, en Allemagne dans notre exemple, pour s’apercevoir que tout est désormais considérablement plus cher pour un consommateur français.

Pendant des décennies, à une époque où les voyages à l’étranger ne concernaient qu’une petite minorité, les dirigeants politiques ont pu ainsi tromper la population de leur pays sur sa situation économique réelle par rapport au reste du monde. Il ne faut pas s’étonner que François Mitterrand ait plongé avec délectation dans des dévaluations successives : sa culture économique avait été entièrement configurée autour de ces expédients sous la IVème République.

Les adeptes du retour au franc, dans les milieux dirigeants de la politique, sont en réalité des nostalgiques d’une époque où l’on pouvait allégrement aligner des performances économiques très faibles et endormir la population par des dévaluations. Les dirigeants n’étaient jamais jugés sur leurs performances de gestion. Une petite habilité financière suffisait pour occulter leur échec économique. C’est à ce monde révolu que rêvent tous ceux qui glorifient le franc. Bien entendu, nous  sommes aujourd’hui entrés dans un monde globalisé où les interdépendances sont telles que la réalité économique ne peut être masquée. Certains n’ont évidemment rien compris à tout cela, mais d’autres sont assez cyniques pour jouer sur la nostalgie populaire et en retirer quelques voix supplémentaires.

 3. La spoliation

 Début 2012, la dette publique française est d’environ 1 700 milliards d’euros. Des économistes et des hommes politiques commencent à regarder du côté du patrimoine privé des français qui représente globalement un montant supérieur à 10 000 milliards d’euros. Sa répartition est fournie par le graphique suivant extrait du quotidien Le Figaro (chiffres INSEE) (1) :

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 Patrimoine des français en 2009 (INSEE)

48% de ce patrimoine est détenu par les 10% de ménages les plus riches. On peut voir là une injustice, mais les chiffres sont comparables dans les autres pays développés. Aux Etats-Unis, les 10% les plus riches détiennent plus de 60% du patrimoine. Autrement dit, la concentration des patrimoines est plus accentuée que celle des revenus. Il va de soi que les dirigeants politiques chercheront à puiser dans cette masse financière pour éponger progressivement la dette publique. Deux grandes orientations sont envisageables : augmenter les impôts sur le patrimoine, entraver la constitution du patrimoine en confisquant les revenus les plus élevés. Elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre.

Les impôts sur le patrimoine ont déjà commencé à augmenter fortement en France, contrairement aux affirmations lourdement erronées de la plupart des hommes politiques de gauche. Les chiffres suivants sont extraits des tableaux-clés de l’économie fournis par l’OCDE (2) :

Impôts sur le patrimoine en % du PIB

 Années 

 France 

 Etats-Unis 

 Allemagne 

 Italie 

 Espagne 

 Royaume-Uni 

2003

3,1

3,1

0,8

2,7

2,5

4,1

2010

3,6

3,2

0,8

2,7

1,9

4,2

 

La France se situe parmi les pays qui taxent le plus fortement le patrimoine, mais elle est aussi le pays où l’augmentation a été la plus forte au début du 21ème siècle. Passer de 3,1 à 3,6% du PIB représente une augmentation tout à fait considérable en valeur. En prenant pour base le PIB de 2003 (1600 milliards), l’augmentation des impôts sur le patrimoine est de 8 milliards entre 2003 et 2010.

Pour entraver la constitution du patrimoine, certains programmes politiques proposent de confisquer tout revenu supérieur à un certain montant. Ainsi François Hollande propose-t-il d’instaurer un taux marginal d’impôt sur le revenu de 75% à partir d’un revenu annuel de 1 million d’euros. En ajoutant les autres prélèvements, en particulier sociaux, on aboutit à un taux marginal de presque 100%. Jean-Luc Mélenchon propose une imposition à 100% (« Je prends tout ») à partir d’un revenu annuel de 360 000 €. Ces propositions relèvent évidemment de la pure démagogie. Elles sont approuvées par une grande majorité de la population pour des raisons émotives : dans une vie entière de travail, un  smicard sera loin du million d’euros que certains obtiennent en moins d’un an. Mais comme les heureux élus sont rares, de telles mesures ne rapportent presque rien au fisc. Les 75% de François Hollande concerneraient 15 000 à 20 000 foyers fiscaux (sur 36 millions) et ne rapporteraient que 200 millions d’euros environ (total des recettes fiscales de l’Etat : environ 250 milliards, soit 1 250 fois plus). Il s’agit donc bien d’une mesure confiscatoire à caractère symbolique, dit-on. Mais dans ce domaine, on ne peut s’empêcher de penser à Alexis de Tocqueville qui voyait dans « la passion de l’égalité » le principal moteur de la démocratie. Nous parlerions aujourd’hui d’égalitarisme, encore qu’il s’agisse seulement de caresser la haine de l’argent, parfois même de la réussite. Nous sommes bel et bien confronté à un climat décliniste.

 ♦♦♦

 Car il s’agit bien de déclin. Utiliser l’inflation, la dépréciation monétaire ou la spoliation comme substitut d’une stratégie économique, c’est penser médiocrement et agir petitement. C’est l’exact opposé de l’espoir qu’il faut insuffler aux peuples pour qu’ils regardent vers l’avenir. Si l’on nous parlait d’innovation, de création, de développement, de projets, de liberté, nous pourrions encore nous impliquer et croire en notre destin. Rien de tout cela : il faut empêcher les riches de l’être trop, rembourser ses dettes en monnaie dépréciée et rêver d’une monnaie faible qui masquerait nos échecs. Nos dirigeants nous proposent ainsi de prendre acte de notre incapacité à affronter le monde du 21ème siècle. Ils se trompent sur un point : il s’agit de leur incapacité, pas de la nôtre.

(1)http://www.lefigaro.fr/impots/2011/01/20/05003-20110120ARTFIG00714-le-patrimoine-des-francais-a-double-en-dix-ans.php

(2)http://www.oecd-ilibrary.org/taxation/impots-sur-le-patrimoine_20758553-table7