La démocratie et les marchés financiers

14/11/2011

Patrick AULNAS

La crise des dettes souveraines européennes  a montré que les Etats se sont mis à la merci des marchés financiers. Les Etats sont en fait classés par les marchés, de façon pragmatique mais finalement assez cohérente, en fonction de la qualité des créances dont disposent les opérateurs. Chacun sait que les créances sur la Grèce ne valent pas grand-chose : leur valeur diminue et le taux d’intérêt des emprunts augmente. Cela n’a rien à voir avec la spéculation : c’est la logique mathématique de base de la relation entre le cours d’une obligation et son taux d’intérêt. De même, l’Allemagne a adopté avant la France des mesures de rééquilibrage de ses finances publiques et sa balance commerciale est largement excédentaire : elle emprunte donc à un taux plus faible que la France. Accuser les marchés, les agences de notation, les spéculateurs n’est donc que de l’agitation politicienne stérile. Est-ce à dire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Non, bien évidemment. Mais la question pertinente est celle du comportement de la  démocratie face à la logique financière. Les Etats ont toujours cru pouvoir échapper à cette logique et ils y parvenaient assez bien par divers subterfuges : dévaluation des monnaies, création de monnaie et inflation réduisant les dettes, augmentation des prélèvements obligatoires sans aucune gestion cohérente des coûts des services publics, etc. Cette période s’achève. Les finances publiques devront à l’avenir être soumises à une rigueur de gestion inconnue d’elles.

 

La dérive financière des démocraties occidentales

Un choc des cultures s’est produit entre la finance et la politique. La finance est dominée par une logique de marché basée sur la loi de l’offre et de la demande de capitaux. Il est possible de calculer des ratios, d’actualiser, de probabiliser. Bref, il existe dans ce domaine, une forte rationalité. La politique devrait être l’art de gérer les conflits potentiels entre groupes sociaux et de proposer des compromis dans l’intérêt général. Mais elle est devenue le domaine de l’image, du paraître, de la séduction. Ces dernières décennies, la politique-spectacle passait par des promesses électorales sans aucun rapport avec les évolutions économiques en cours. Alors que la croissance économique forte des trente glorieuses autorisait un progrès social sans dérive financière, il en va tout autrement depuis trente ans. Mais la culture politique n’a pas évolué : la conquête du pouvoir se réalise toujours en grande partie sur la base de promesses de dépenses ou de réductions d’impôts. La situation de la France fin 2011 est à cet égard éclairante : plongée dans une crise financière sans précédent, elle se contente d’ajustements financiers a minima (à peine 20 milliards d’euros pour un déficit de 100 milliards). La cause de cette timidité n’est pas à rechercher dans la peur de « casser » la croissance (qui n’existe pas d’ailleurs, nous sommes proches de 0), mais dans l’imminence de l’élection présidentielle. Un Président qui ferait une authentique politique de redressement des finances publiques (soit des économies de plusieurs dizaines de milliards et non des augmentations d’impôts) à quelques mois du scrutin perdrait toute chance de réélection. Tous les corps intermédiaires (syndicats, associations, lobbies divers) se lèveraient contre cette politique et la majorité présidentielle elle-même serait profondément divisée. Il faut donc être à bonne distance de toute élection politique pour que la gestion financière ait une petite chance de retrouver un peu de cohérence.

La dégradation de la situation financière des démocraties est donc basée sur la dérive de la politique vers la démagogie. Le monde de la politique comme celui de la finance se sont professionnalisés. Du côté de la politique, il s’est agi d’adapter son discours et son image aux attentes d’un créneau électoral à conquérir. Nous sommes dans le marketing électoral. Du côté de la finance, des instruments complexes ont été créés, dont seuls les spécialistes comprennent les mécanismes, mais qui sont basés sur une rationalité actuarielle et probabiliste. Entre l’artiste de l’image et du discours porteur et le technicien pointu de la finance, le dialogue est difficile, mais tôt ou tard, l’artiste devra se plier aux réalités, tenir compte de la puissance des marchés.

 

La puissance et les paradoxes des marchés financiers

Les marchés financiers ont acquis un statut qui est en rapport avec l’importance que représente le financement de l’économie dans les sociétés développées. Drainer des capitaux colossaux auprès des apporteurs pour les mettre au service des entreprises et des Etats et collectivités publiques constitue une fonction vitale. De là à affirmer comme on l’entend fréquemment aujourd’hui qu’il existe une « dictature » des marchés, c’est n’avoir rien compris au problème ou donner au mot dictature une signification très extensive. En réalité, les marchés ne demandent que le respect des engagements. Lorsqu’un Etat s’endette au-delà de toute raison, le risque de non remboursement augmente et les prêteurs se détournent du débiteur imprudent ou lui font payer très cher un nouvel endettement. Ils n’agissent pas autrement avec les emprunteurs privés. Mais les Etats, c’est-à-dire les gouvernants, admettent très mal d’être traités selon la logique financière habituelle. On entend d’ailleurs ici ou là des politiciens affirmer que la dette, c’est « la misère des peuples » ou qu’un encadrement constitutionnel de la capacité d’endettement d’un Etat empêcherait de « faire de la politique ». Ces propos témoignent d’une addiction à la facilité dans le domaine du financement. Pour augmenter les prélèvements obligatoires, il suffit d’un vote dans une assemblée et pour combler un déficit public, il suffit de laisser les spécialistes du Trésor public émettre des OAT. Quand cette facilité, utilisée depuis des lustres, n’est plus aussi accessible, les politiciens accusent les marchés, c’est-à-dire une interface technique entre des prêteurs de plus en plus réticents et des collectivités publiques aux abois. Tout cela relève de l’agitation médiatique, bien sûr, mais on reste pantois d’entendre des journalistes de haut niveau reprendre les platitudes des politiciens.

Il est bien vrai, pourtant, que les marchés financiers sont devenus indispensables et ont acquis, du fait de leur savoir-faire, un pouvoir important, mais purement technique. Contrairement aux Etats, engoncés dans une aire géographique limitée, les marchés agissent à l’échelle planétaire : ils ont parfaitement assimilé la globalisation. L’élaboration du droit à l’échelle étatique conduit à l’inefficacité car les marchés mettront en concurrence les corpus juridiques nationaux pour favoriser les plus accueillants. Les marchés ont une plasticité surprenante : ils fonctionnent à la vitesse de la lumière, d’où mobilité, adaptabilité, réactivité. Ils peuvent donner aux responsables des lourdes machines décisionnelles étatiques ou supra-étatiques une impression d’omniprésence et d’instantanéité. Bref, quand le politique vit dans un monde d’assemblées, d’élections, de laborieuses réunions de partis, le trader réagit instantanément par des ordres informatisés aux évolutions de l’environnement politico-économique et met le politique devant le fait accompli. Ce n’est pas le financier qui est en avance, c’est le politique qui est en retard. L’un vit dans le monde qui se construit sous nos yeux, celui des réseaux planétaires et de l’accès instantané à l’information, l’autre dans un monde dont les prémisses remontent à la Grèce antique et l’essentiel des modalités de fonctionnement au 19ème siècle. La soi-disant dictature des marchés est donc la dictature de l’avenir dans un monde qui évolue à une vitesse sans doute difficilement compatible avec la dimension humaine.

Le fonctionnement des marchés financiers n’est pas exempt de paradoxes. A une logique économique fondamentale sur le long terme s’oppose une « exubérance irrationnelle » sur le court terme, pour reprendre l’expression d’Alan Greenspan. Que les marchés, c’est-à-dire les prêteurs (grosso modo les classes dirigeantes et moyennes des pays occidentaux et émergents), se méfient des Etats surendettés et appliquent tout simplement la logique économique de base (refus de prêter ou crédit plus cher), il n’y a là rien d’anormal. Tout cela est même très sain : il serait absurde d’ajouter du surendettement au surendettement. Aux politiques de mettre de l’ordre dans le désordre qu’ils ont causé par leur gestion laxiste. Les marchés n’ont pas à tenir compte des contraintes électorales et de l’acceptabilité politique de l’austérité. Mais lorsque les cours des actions, par exemple celles des banques, fluctuent à la hausse ou à la baisse de 10 ou 20% en quelques jours sous l’influence de rumeurs ou d’informations plus ou moins avérées, nous sommes dans l’irrationnel. Il sera probablement possible dans le futur (du moins sur les marchés réglementés) de limiter cette réactivité parasite qui provient du caractère spéculatif de certains fonds et de l’automaticité de certaines transactions. Le court-termisme excessif peut, techniquement, être corrigé par un durcissement de la réglementation. Mais l’adoption d’une telle réglementation, problème politique, reste incertaine.

 

La survie des démocraties par des choix politiques

Les démocraties occidentales ont cru pouvoir échapper à la simple logique financière. Cela les a conduits à devenir des débiteurs à risque que les marchés traitent comme tels. La restauration de leur crédit passe nécessairement par une baisse sensible du niveau de vie des populations des pays développés endettés. Il n’est plus possible de vivre à crédit au dessus de ses moyens puisque le crédit ne sera plus consenti ou sera accordé à des taux prohibitifs. Les gouvernants sont désormais confrontés à la situation qu’ils ont toujours cherché à masquer par la fuite vers l’endettement : faire accepter à leurs électeurs la réalité économique. La montée en puissance de pays émergents coïncide évidemment avec la perte de positions fortes du côté occidental. La hausse du niveau de vie des chinois ou des brésiliens est concomitante d’une baisse du niveau de vie des français ou des allemands. Cette baisse sera d’autant plus vigoureuse dans le futur qu’elle a été reportée dans le temps par le subterfuge de l’endettement public à tous les niveaux : Etats, collectivités locales, organismes de protection sociale. L’acceptabilité politique d’une telle évolution est plus que problématique et des populistes d’extrême-droite ou d’extrême-gauche saisiront cette occasion pour rassembler les mécontents à coup de slogans simplistes. La stabilité des démocraties est conditionnée par le sort qui sera réservé à leur base sociologique : la classe moyenne. Dans un tel contexte de recul des niveaux de vie, il serait imprudent et impraticable de vouloir sauver tout le monde. Des choix clairs et difficiles seront nécessaires qui devront aller à l’encontre des évolutions en cours depuis des décennies. La politique des revenus devra s’orienter vers une hiérarchisation  plus nette en fonction des qualifications et des compétences. L’augmentation plus rapide du salaire minimum (le smic en France) qui conduit à augmenter sans cesse le nombre de personnes situées au bas de l’échelle des salaires devra être stoppée. Il en va de même pour les minimas sociaux. La classe moyenne doit sentir qu’elle est effectivement la classe moyenne par une différenciation nette des niveaux de vie. Si elle ressent un risque de prolétarisation ou d’exclusion, elle ira grossir les rangs des électeurs des tribuns de la plèbe. La démocratie n’y survivrait pas.

 

Le renforcement des démocraties par le droit

Historiquement, la démocratie est essentiellement une affirmation et un renforcement de l’Etat de droit. La fuite hors du droit (paradis fiscaux, finance grise) ou la capacité de mettre en concurrence les droits des différents Etats fait la force des marchés. Ils agissent au dessus du droit étatique, tout en le respectant en général, mais le droit n’est qu’une variable stratégique pour les marchés. La voie est donc tracée : pour renforcer les démocraties, il faut améliorer l’efficacité du droit.

A long terme, une régulation internationale des marchés financiers est inéluctable. Il existe déjà un embryon de régulation du commerce international avec l’OMC. Mais il a fallu des décennies de négociations du GATT pour aboutir à la création de l’OMC. Il faudra fort longtemps pour obtenir un accord sur une organisation internationale des marchés financiers. Les incantations politiques pour la mise en place de la taxe Tobin se heurtent non seulement au refus de certains Etats mais également aux impossibilités pratiques de mise en œuvre à court terme puisqu’il n’existe aucun organe international chargé de contrôler l’effectivité d’une telle taxe.

 A moyen terme, tout au moins en Europe, une fédéralisation progressive de la zone euro, éventuellement restreinte, permettrait de consolider la situation des Etats-membres. Une fiscalité européenne, une politique budgétaire européenne et une politique monétaire européenne plus pragmatique devront être mise en place. Mais il faudrait aussi un accord a minima sur les principes fondamentaux d’une saine gestion financière publique pour éviter que les dérives des Etats ne se reproduisent à l’échelle européenne.

A court terme, seules des dispositions internes aux Etats sont concevables. Il est nécessaire d’encadrer par le droit le pouvoir financier des dirigeants politiques. Des dispositions constitutionnelles prévoyant un cadre conceptuel global de gestion des finances publiques, avec sanctions et autorité juridictionnelle habilitée à les infliger, seraient nécessaires. Mais il s’agit évidemment là d’un idéal qui se heurtera à la volonté de la classe politique de conserver le maximum de latitude dans le domaine de l’argent public.

 

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Les démocraties occidentales sont en danger. Le risque ne provient pas des marchés financiers qui ne font que déclencher l’alarme. Le risque provient de l’histoire et de son évolution. Avoir fondé sur la richesse acquise pendant les trente glorieuses l’espoir fallacieux que la domination occidentale serait éternelle est une erreur d’analyse. Avoir laissé les peuples dans l’illusion d’un progrès social continu, d’une élévation infinie de leur niveau de vie est une faute. Avoir fondé la conquête du pouvoir sur des promesses irréalisables à long terme, mais finançables à court terme par l’endettement relève de la supercherie et du machiavélisme. Le retour à la réalité est brutal et il n’est pas sans risques. Les occidentaux demandent aujourd’hui à leurs dirigeants la vérité. Ils leur demandent de s’abstenir de les faire rêver avec des promesses irresponsables. Ils leur demandent d’assumer leurs responsabilités au lieu de désigner les boucs émissaires commodes et impersonnels que sont les marchés. Ils ont compris depuis longtemps que la vie est tragique et ils ne réclament pas le paradis terrestre : seulement de la compétence, de l’honnêteté et du sérieux. Ce n’est pas très ambitieux mais c’est déjà beaucoup.