Droite et gauche : l’évanescence du politique en Occident

24/12/2021

Patrick AULNAS

Le clivage entre la droite et la gauche a perdu toute lisibilité. Il en résulte une extrême volatilité des comportements électoraux, un même électeur pouvant passer de la gauche radicale à la droite radicale ou de la social-démocratie au centrisme. Les partis et les candidats font alors feu de tout bois, comme on le voit avec l’actuelle campagne présidentielle. Le marketing politique bat son plein. Il s’agit de capter un créneau électoral par une proposition adaptée. La plus extrême médiocrité est atteinte avec les petites formules ad hominem censées cibler un travers de l’adversaire politique.

Ce n’est pas ainsi que le politique retrouvera de la noblesse. Il faut d’abord croire en quelque chose pour y prétendre, ce qui ne semble plus être le cas de la plupart des politiciens professionnels. Croire. Cela signifie bien que la raison ne dispose pas d’un monopole dans le champ politique. Il s’agit plutôt d’un assemblage instable entre raison et émotion. Serait-on émotionnellement de droite ou de gauche ? Quel est le fondement de la distinction droite-gauche ? Quel sont les concepts qui jouent un rôle déterminant dans les divergences politiques. La réponse à ces questions permettra de comprendre l’épuisement actuel de l’opposition droite-gauche.

 

La paille des mots et le grain des choses

Les qualificatifs droite et gauche n’apparaissent qu’avec la Révolution française de 1789. Les royalistes occupaient la partie droite de l’Assemblée constituante et les partisans de la limitation du pouvoir royal la partie gauche. L’habitude fut prise de qualifier droite ceux qui souhaitaient maintenir le statu quo et gauche ceux qui souhaitaient le modifier. La distinction repose donc sur la notion de changement dans une société. Ceux qui ont une propension à vouloir le changement, qui se qualifient volontiers eux-mêmes de progressistes, s’opposent à ceux qui résistent au changement, c’est-à-dire les conservateurs.

Le concept de changement étant inscrit dans le destin des hommes, cette opposition est absolument fondamentale. L’intelligence, singularité de l’homme sur notre petite planète, induit en effet le changement. L’intelligence consiste à réfléchir pour créer des modèles imaginaires, qui n’existent nulle part ailleurs que dans notre cerveau. Ces modèles sont censés expliquer notre environnement et nous-mêmes, mais ils sont instables sur le long terme. L’homme les améliore ou pense les améliorer. Voilà son destin historique.

L’humanité est donc évolutive et toute tentative de bloquer cette évolution est vouée à l’échec. Le clivage réside dans le rythme de l’évolution à un moment précis de l’Histoire et dans les domaines et les modalités des changements souhaitables. Une infinité de propositions étant concevable, la distinction droite-gauche est potentiellement très riche. Mais les sociétés humaines n’ayant pas une plasticité tendant vers l’infini, le réalisme s’impose. Les changements proposés doivent être acceptés par la société, sinon l’échec du changement imposé se manifestera par une dégradation des conditions de vie et un refus croissant d’adhésion au régime politique. L’ancienne URSS constitue à cet égard un exemple historique majeur.

Il apparaît que la terminologie ne s’adapte pas correctement au concept sous-jacent de changement ou d’évolution. Les mots droite et gauche renvoient au parlementarisme et à la place de chacun dans l’assemblée. Les termes conservateur et progressiste comportent une connotation morale valorisant la position  de chacun. Le mot conservateur évoque le désir de garder ce que l’on possède et de rester prudent face à l’avenir. Le mot progressiste sacralise le changement, qualifié de progrès, l’avenir étant ainsi nécessairement préférable au passé.

 

Ordre et justice

Quels sont les concepts majeurs qui transcendent les positionnements partisans de n’importe quelle époque ? Quel que soit le vocabulaire utilisé (droite, gauche, conservateur, progressiste, etc.), sur quoi reposent les divergences politiques ? L’opposition entre l’ordre et la justice apparaît majeure. On prête à Goethe une phrase célèbre : « Mieux vaut une injustice qu’un désordre ». Une telle affirmation, sortie de son contexte, n’a pas de signification précise. Mais il ne fait aucun doute que certains hommes privilégient le respect de l’ordre établi, même s’il comporte des injustices, alors que d’autres souhaitent modifier l’ordre établi s’il leur semble injuste.

Le respect de l’ordre établi peut résulter de la prudence. Où va-t-on si l’on change constamment ? Et pour aller vers quoi ? Questions pertinentes mais qui négligent la part inéluctable d’aventure, d’inconnu, inhérente à tout changement. Le changement étant le propre de l’homme, celui-ci va nécessairement vers l’inconnu, mais avec plus ou moins de retenue. Il est tout à fait légitime de privilégier la prudence et il est raisonnable de vouloir avancer lentement plutôt que de foncer tête baissée comme un adolescent fougueux et inconscient. Question de rythme tout simplement. Le premier désaccord provient du rythme du changement.

Le respect de l’ordre établi peut aussi provenir de la volonté de conserver des avantages ou même des privilèges. L’égoïsme n’est pas absent du conservatisme. Mais altruisme et égoïsme sont présents à des degrés variables dans toutes les personnalités humaines. Il est possible de souhaiter égoïstement le maintien du statu quo mais il est également possible de souhaiter égoïstement le bouleversement du statu quo, parce que l’on a tout à gagner à ce qui est proposé pour l’avenir. Là encore, il s’agit d’une question de degré.

Prudence ou audace, égoïsme ou altruisme ; il est clair que des facteurs psychologiques déterminent en partie notre positionnement politique. Notre liberté n’est pas totale. Nous sommes politiquement ce que nous sommes psychologiquement.

Après l’ordre, examinons la justice. Est-elle synonyme de changement d’un point de vue politique ? Autrement dit, la justice est-elle du côté de l’avenir et l’injustice du côté du passé ? Certainement pas. Le maintien d’une société démocratique donnant à chacun la possibilité de s’exprimer librement est évidemment plus proche de la justice que la volonté d’instaurer une dictature. Le désir de justice peut être du côté de la conservation ou du côté du changement selon le point de départ. Tout changement est préférable au maintien du  totalitarisme stalinien ou du 3e Reich allemand. Pourquoi ? Parce que la justice est indissociable de l’État de droit, c’est-à-dire de la liberté. Ainsi, transformer le régime politique des Etats-Unis ou celui de la France en un régime autoritaire en prétendant agir pour la justice ne peut être qu’un subterfuge politicien pour accaparer le pouvoir et le conserver durablement.

Le fondement de toute justice dans une société est donc la liberté. Sans liberté, le pouvoir peut cautionner toutes les exactions. Apparaît ainsi le deuxième grand champ conceptuel du politique : liberté et égalité.  

 

Liberté et égalité : l’émergence

Dans les troupeaux ou les meutes de mammifères, des phénomènes de domination apparaissent toujours. Certains individus cherchent à imposer leur volonté aux autres et conquièrent ainsi un ascendant sur le groupe. Ce phénomène existait évidemment dans les groupes humains du paléolithique. L’égalité de tous est donc un mythe, de même que la liberté parfaite puisque la domination de l’un ou de quelques-uns limite la liberté des autres. Entre liberté et égalité, il s’agit donc de trouver un compromis accepté par le groupe.

La complexification progressive des sociétés humaines à partir du néolithique a conduit à une spécialisation croissante des individus dans certaines tâches et à une hiérarchisation. L’inégalité a progressé rapidement, au point d’en arriver à des sociétés dans lesquelles l’esclavage représentait l’organisation de base du système de production comme dans l’Empire romain. Les sociétés antiques occidentales sont inégalitaires par principe, même lorsqu’elles se déclarent démocratiques. Cette prétendue démocratie ne concerne que les citoyens à part entière, ce qui exclut beaucoup d’êtres humains, en particulier les femmes et les esclaves. Aristote, qui a théorisé le principe démocratique, considère cependant que les esclaves sont par essence inférieurs aux hommes libres.

Il faut donc attendre le judaïsme et le christianisme pour que le principe d’égalité de tous apparaisse vraiment sur le plan philosophique. La Bible enseigne que l’homme a été créé à l’image de Dieu et que dès l’origine, « il le créa homme et femme » (Genèse 1,27). Si hommes et femmes sont tous à l’image de Dieu, ils sont tous égaux par essence. Pour la première fois le principe d’égalité est vraiment affirmé, mais il faudra bien longtemps avant qu’il ne se concrétise sur le plan politique. Les serfs du Moyen Âge ne sont pas des biens meubles que l’on peut vendre ou louer comme les esclaves romains. Ce sont des êtres humains. Mais leur condition sociale est beaucoup plus proche de celle de l’esclave que de celle de l’homme libre.

Un élément essentiel doit être mis en évidence : historiquement, l’égalité devance la liberté. Le principe d’égalité de tous les hommes a une origine religieuse et il apparaît avant la revendication de liberté conduisant à limiter le pouvoir politique. Plus de 2000 ans vont s’écouler entre la rédaction de l’Ancien Testament proclamant l’égalité ontologique de tous les hommes, et le 18e siècle, le siècle de la liberté. Le principe de l’autonomie de l’individu, théorisé par les philosophes des Lumières (Kant, Rousseau, etc.) impose une révolution dans la conception du pouvoir politique. Si l’individu est autonome, c’est à lui de désigner ses dirigeants et de les révoquer. Celui qui gouverne n’est ni le plus fort, ni celui qui conquiert le pouvoir par la ruse, ni celui qui représente un dieu, comme le pharaon ou le roi de France, mais celui qui est élu par l’ensemble du peuple. Le pouvoir ne lui est accordé que pour un temps limité. Des élections ont lieu périodiquement pour renouveler les dirigeants.

Autonomie de l’individu, démocratie et liberté politique sont liés. Mais il fallait que l’égalité de tous soit affirmée pour que la liberté de tous soit possible. L’histoire a sa logique.

 

Liberté et égalité : la réalité

Une chose est d’affirmer des principes, autre chose est de les transposer dans la réalité sociale. De l’absolu de la théorie il faut passer à la relativité du réel. Quelle égalité ? Economique, culturelle, de genre ? Quelle liberté ? De pensée, d’expression, d’association, d’entreprendre ? Entre liberté et égalité une tension permanente apparaît à partir du 19e siècle. Les marxistes, non sans raison, voient dans les libertés proclamées par le droit des libertés purement formelles. Comment un prolétaire travaillant 12 heures par jour pour un salaire de survie pourrait-il exercer concrètement ces libertés ? Les sociaux-démocrates mettent donc l’accent au 20e siècle sur l’égalité économique et sociale qu’ils cherchent à obtenir par des prélèvements obligatoires élevés et des transferts sociaux vers les plus pauvres. Se met en place dans tous les pays riches, à des degrés divers, le welfare state ou État-providence. La solidarité est imposée par la loi dans les domaines de l’éducation, de la santé, de la vieillesse, des charges de famille, du chômage. Les contraintes légales et réglementaires s’alourdissent dans le but de limiter les inégalités économiques ou culturelles. La violence légitime est systématiquement utilisée en faveur de l’égalisation des conditions sociales.

Que reste-t-il alors de la liberté, de l’autonomie de l’individu ? Tout dépend du type de raisonnement. Par rapport à l’idéal des philosophes des Lumières, l’autonomie individuelle n’est pas à la hauteur des espérances car la coercition étatique a envahi le domaine économique et financier à partir du 20e siècle. Mais par rapport au vécu de l’humanité moyenne, il ne fait aucun doute que jamais l’homme n’a été aussi libre que dans l’Occident d’aujourd’hui. Se cantonner à des propos philosophiques ne permet pas d’appréhender la réalité sociale. Statistiquement, l’écrasante majorité des êtres humains vivaient dans une situation de dépendance soit politique soit économique, ou les deux à la fois, jusqu’au 20e siècle. Cette situation reste dominante dans tous les pays pauvres. Pour le paysan chinois, indien, afghan, soudanais qu’est-ce que l’autonomie de l’individu ?  Il doit se soumettre à la volonté des puissants parce qu’ils détiennent le pouvoir ou parce que la survie quotidienne en dépend. Pauvreté et liberté ne sont pas conciliables, sauf pour les anachorètes qui ont fait ce choix.

L’attractivité des pays occidentaux ne s’explique pas autrement. L’immigration de masse en provenance des pays pauvres résulte de cette situation d’ilots de liberté et d’égalité que sont devenues les démocraties occidentales. Mais alors, pourquoi donc les repères politiques traditionnels s’effondrent-ils sous nos yeux ? Pourquoi les discours et les promesses des politiciens des grandes démocraties ne touchent plus les citoyens. Pourquoi cette désespérance qui semble s’emparer insidieusement des pays les plus riches ?

 

Idéal, utopie et bonheur

La réponse de principe est assez simple : il n’y a plus d’idéal, il s’agit seulement de gérer l’existant. Les deux grandes thématiques politiques, ordre et justice, égalité et liberté, ont trouvé dans les démocraties occidentales le moyen terme acceptable que jamais auparavant l’histoire humaine n’avait permis d’instaurer. C’est la réussite technologique et la croissance économique qui ont permis d’accéder à un palier permettant cette harmonisation. Il faut sortir de la pénurie pour instaurer un certain degré d’égalité et par suite pouvoir accéder à la liberté. La liberté politique est un luxe inouï dont les occidentaux n’ont pas assez conscience. Elle est toute récente dans l’histoire de l’humanité et elle sera toujours à défendre.

Voilà notre seule certitude. Mais il n’y a plus de pensée politique nouvelle comme au 18e siècle (les Lumières et la liberté) ou au 19e siècle (le socialisme et l’égalité). Ce ne sont pas les quelques malheureux adeptes du wokisme qui représentent un quelconque espoir de ce point de vue. Nous possédons la liberté réelle, concrète, la plus importante jamais atteinte. Nous vivons dans des social-démocraties redistribuant par les prélèvements obligatoires et les emprunts publics 40 à 60% de la production annuelle totale. Jamais une telle solidarité institutionnelle, et donc une telle égalisation réelle, concrète, n’avait existé.

Nous gérons, mais nous ne rêvons plus. Certains tentent d’utiliser la peur de l’avenir pour stimuler les énergies et fixer un objectif. Ce sont les écologistes. Ils ont une influence mais ne suscitent pas l’enthousiasme populaire. Certains prétendent instaurer une toute autre égalisation des conditions sociales, la vraie justice enfin ! C’est la gauche radicale. Elle rassemble surtout des insatisfaits de la classe moyenne, mais de toute évidence pas des idéalistes. D’autres encore ne jurent que par la nation, la protection des frontières et le danger extérieur contre lequel il faut se prémunir. C’est la droite radicale. Elle parvient depuis peu à toucher les milieux populaires qui s’imaginent ainsi pouvoir retrouver l’ordre et la sécurité d’antan en stoppant le déclin.

Ce spectacle pitoyable de la vie politique résulte de l’absence de vision. Les grandes perspectives lointaines, les rêves de bonheur édénique, les idées fortes traversant le temps, tout cela s’est évanoui. Utopia n’existe plus. Les idéologies sont dépassées. Les dieux sont morts. L’homme occidental, face à lui-même, vit dans la douceur de la sécurité mais il ne croit plus aux constructions intellectuelles un peu simplistes du passé. Les polythéismes aux belles sagas divines ont vite été perçus comme puérils. Les monothéismes aux ambitions morales et politiques se sont faits discrets car le pouvoir n’a plus rien de divin. Il est plutôt ressenti comme une calamité, un mal nécessaire. Les véritables idéologies se prétendant weltanschauung (conception globale du monde) paraissent aujourd’hui des travaux approximatifs d’amateurs de la pensée. Il nous reste les sciences et les techniques, au sens large, c’est-à-dire toutes les constructions imaginaires d’Homo sapiens visant un objectif explicatif efficient à plus ou moins long terme. Il est possible de plaquer sur la science une once de pseudo-idéologie. On obtient alors le posthumanisme ou le transhumanisme, mais cela paraît bien faible et ne touche que très peu de personnes.

Dans le champ spécifiquement politicien, le vide s’est donc installé puisqu’aucune pensée nouvelle ne permet de le combler. La gauche ressasse la doxa socialiste en continuant à prôner l’égalité par la redistribution. Jamais elle ne fournit d’indicateurs quantitatifs permettant d’apprécier ses ambitions égalitaristes. Jusqu’à quel niveau de prélèvements obligatoires veut-elle aller ? 60% 70% 80% du PIB ? Mystère. De fait, il serait dangereux de quantifier puisque, le pouvoir étant conquis, la politique de gauche ressemble comme une sœur jumelle à la politique de droite. La droite chante les vertus de l’ordre et de la rigueur budgétaire mais, arrivée au pouvoir, elle s’aperçoit que toute rigueur trop appuyée suscite le désordre dans la rue. Démocratie oblige. La droite compose alors avec les leaders syndicaux et politiques de gauche. Chacun doit sauver la face. C’est le règne du compromis.

Il s’agit bien de gérer l’existant dans un monde globalement instable. Les véritables démocraties n’existent que dans une minorité de pays et les autocrates cherchent par tous les moyens à les déstabiliser car elles représentent un éden convoité par tous les peuples asservis. Ce paradoxe saisissant de l’aspiration à la liberté des peuples soumis et de la lassitude des peuples libres forme une image contrastée et cruelle de la condition humaine. Lorsque de grandes espérances emplissaient encore les cœurs et les esprits, le 4 juillet 1776, les représentants des treize États unis d'Amérique, réunis en Congrès, adoptaient la déclaration d’indépendance de leur pays, acte de liberté s’il en fut. Ils proclamaient tenir « pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » La réussite a été remarquable. Nous sommes aujourd’hui protégés des exactions ancestrales de tous les pouvoirs et bénéficions d’une liberté jamais atteinte auparavant dans les sociétés humaines. Mais nous sommes toujours à la recherche du bonheur. Le bonheur est-il un problème politique ?

(Publié sur Contrepoints le 03/01/2022)