Accord électoral PS - Verts : une erreur stratégique majeure

20/11/2011

Patrick AULNAS

Le parti socialiste a conclu un accord électoral avec les écologistes du mouvement EELV (Europe Ecologie Les Verts). Il s’agit de permettre aux Verts d’obtenir une trentaine de sièges à l’Assemblée Nationale par le biais des désistements entre les deux tours des élections législatives du printemps 2012. L’accord a été conclu après des tergiversations concernant la pérennité des centrales nucléaires, que les écologistes veulent fermer le plus rapidement possible, contrairement aux socialistes. L’accord prévoit la fermeture avant 2025 de 24 centrales nucléaires sur les 58 actuellement en service. Après la signature de l’accord, un nouveau psychodrame médiatique a opposé les partenaires à propos du maintien de la fabrication du combustible mox auquel les écologistes sont farouchement opposés. Un obscur paragraphe de l’accord signifiait, selon eux, l’abandon de sa fabrication à très court terme, interprétation contestée par les socialistes. Mais tout s’est terminé par un consensus apparent. En réalité, bien entendu, les préoccupations politiciennes, c’est-à-dire les sièges à l’Assemblée, étaient l’essentiel. Le rigorisme écologiste est de pure façade : d’abord les sièges.

Au-delà de ces pitoyables tractations politiciennes, la stratégie d’alliance de François Hollande avec les Verts est-elle souhaitable pour le Parti socialiste et plus généralement pour le pays ? La réponse à cette question peut être abordée de deux points de vue : l’avenir du nucléaire civil et la stratégie politique.

 

En ce qui concerne le nucléaire, les socialistes, qui lui sont en général favorables, peuvent dormir tranquille. Dans la période de crise profonde que nous traversons, il est totalement hors de question d’abandonner cette filière de production d’électricité. Il s’agit d’un savoir-faire national unique et exportable. Les pays émergents, contrairement à nos démocraties à bout de souffle, n’abandonneront pas de sitôt le nucléaire civil. Il faut donc pouvoir répondre à la demande puisque nous disposons de la maîtrise technologique et du personnel de haut niveau requis pour construire des centrales. Pour la production nationale d’électricité, l’abandon du nucléaire provoquerait une hausse importante du prix du KWh. Les éoliennes et les panneaux solaires sont massivement subventionnés et n’existent que du fait d’une propagande politique intense et de la prise en charge de leurs coûts par l’ensemble des clients d’EDF. Par ailleurs, la fermeture d’une centrale a des effets induits considérables sur l’économie d’une région et provoquerait chômage, fermeture de commerces, disparition de PME. La période difficile que nous allons traverser pour rééquilibrer les finances publiques se prête mal à une réorientation fondamentale et plus qu’aléatoire de notre politique énergétique. On peut donc penser que les promesses électorales resteront une fois de plus des promesses. Mais dans ce cas, il faut s’en féliciter.

Si toutefois, on s’avisait vraiment de tenter d’appliquer un programme aussi irresponsable, tout serait mis en œuvre aux niveaux politique, syndical, administratif, scientifique et technique pour préserver l’intérêt du pays.

 

Du point du vue de la stratégie politique, il est beaucoup plus périlleux d’avoir conclu un accord électoral avec les écologistes. Cela ne présente aucun intérêt en vue de l’élection présidentielle. Le deuxième tour opposera plus que probablement Nicolas Sarkozy à François Hollande. Les Verts voteront donc massivement pour le second. S’ils s’abstiennent, ils favorisent l’élection de Nicolas Sarkozy pour qui ils éprouvent en général une aversion assez puérile. Il en va différemment pour les législatives. Notre scrutin uninominal à deux tours permet à tout candidat obtenant 10% des suffrages exprimés au premier tour de se maintenir au second. Cette règle peut donc conduire à des « triangulaires » ou même à des « quadrangulaires » au second tour. Un accord électoral permet d’anticiper le comportement du candidat arrivé en troisième ou quatrième position et de l’empêcher d’utiliser sa capacité de nuisance en se maintenant  au deuxième tour. Les socialistes semblent avoir pensé qu’en l’absence d’accord, le maintien d’écologistes arrivés en troisième ou quatrième position au premier tour pouvait leur être fortement préjudiciable. Seuls les politologues spécialisés peuvent apprécier s’ils ont eu raison sur ce terrain de la tactique électorale. Mais a priori, étant donné le poids des Verts dans les élections législatives antérieures, ils ne pouvaient sans doute pas faire grand mal.

Si l’on envisage maintenant la stratégie politique, des doutes sont permis quant au bien-fondé de l’alliance avec les Verts. Cette alliance ressemble à celle conclue par François Mitterrand avec le parti communiste dans les années 70. Les communistes, qui représentaient 15 à 20% des suffrages exprimés, lui étaient indispensables pour disposer d’une majorité. La première différence est là : les écologistes n’ont obtenu que 3,25% des voix au premier tour des élections législatives de 2007. Autrement dit, il s’agit d’un petit parti sans importance stratégique. La deuxième différence réside dans le devenir historique du partenaire. Les communistes des années 70 étaient déjà sur le déclin. Ils étaient porteurs d’une pensée archaïque et le « frère » soviétique était déjà confronté à des difficultés économiques et structurelles majeures. Autrement dit, François Mitterrand a utilisé à son profit le réservoir électoral encore important d’un parti déclinant qu’il pouvait espérer dominer. La vision stratégique s’est effectivement concrétisée. Les écologistes ne sont évidemment pas un parti sur le déclin, mais ils ne progressent pas non plus sensiblement sur le long terme. Ils parviennent à jouer un rôle dans les assemblées locales, sans plus. Leur offrir la possibilité de remporter plusieurs dizaines de sièges aux législatives, c’est leur offrir un marchepied en or pour entrer dans la politique au niveau national. Il n’est pas exclu que le phénomène inverse de celui de 1981 se produise par la suite, les Verts absorbant une partie de l’électorat socialiste. L’hypothèse doit d’autant moins être écartée que les difficultés socio-économiques qui se profilent conduiront les partis de gouvernement les mieux implantés à perdre une partie de leur électorat. Les écologistes représentent une solution de report assez naturelle pour des électeurs socialistes mécontents, qui risquent d’être fort nombreux à l’issue de quelques années d’austérité.

Un dernier élément est particulièrement inquiétant : le programme socialiste prévoit d’instaurer une certaine dose de scrutin proportionnel dans les élections législatives. La dispersion partisane des élus va donc croître et les difficultés pour gouverner aussi. Il y a, à nos portes, un exemple des dégâts du scrutin proportionnel : la Belgique. Les élections législatives de juin 2010 dans ce pays n’ont pas encore permis (en novembre 2011) de constituer un gouvernement. Après un an et demi de négociations, le blocage subsiste du fait de tergiversations sans fin entre socialistes et libéraux sur les questions budgétaires.

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L’accord électoral avec les verts constitue donc une erreur stratégique majeure pour les socialistes : il est inutile pour la présidentielle et il risque de favoriser historiquement les écologistes en leur offrant un poids à l’assemblée qui pourrait être supérieur à leur représentativité. Le risque pour le pays est de permettre à un parti d’idéologues de peser sur la politique nationale. Si le parti socialiste met vraiment le pied à l’étrier aux Verts, il conviendra dès que possible de stopper net cette dérive. La solution est simple : supprimer toute trace de proportionnelle dans le scrutin législatif et, si besoin est, renforcer la bipolarisation par une évolution en douceur vers le scrutin uninominal à un tour. Inutile sans doute d’aller jusqu’au scrutin à un tour à l’anglaise : il suffit soit de permettre une élection dès le premier tour avec par exemple 40% des voix, soit de durcir les conditions d’accès au second tour (par exemple 20 ou 25% des suffrages exprimés au lieu de 10%).