Proust jugé par ses pairs : France, Mauriac, Yourcenar, Sollers, etc.

Anatole France (Propos rapportés d’Anatole France, vers 1923 ou 1924, cité par Marcel Le Goff, Anatole France à la Béchellerie, Paris, Albin Michel, 1947, pp. 243-244. Anatole France a alors quatre-vingts ans) :

« La vie est trop courte, et Proust est trop long. »

« Je ne comprends rien à son œuvre. […] J’ai fait des efforts pour le comprendre, et je n’y suis pas parvenu. Mais ce n’est pas de sa faute, c’est de la mienne. On ne comprend que ses contemporains, ceux de sa génération, peut-être encore ceux de la génération qui nous suit immédiatement. Après, c’est fini. »

 

Léon Blum (lors de la parution de “Les plaisirs et les jours”) :

« Nouvelles mondaines, histoires tendres, vers mélodiques, fragments où la précision du trait s'atténue dans la grâce molle de la phrase, M. Proust a réuni tous les genres et tous les charmes. Aussi les belles dames et les jeunes gens liront avec un plaisir ému un si beau livre. »

 

Charles Maurras (lors de la parution de “Les plaisirs et les jours”) :

« Il n'est pas simple de louer M. Marcel Proust : son premier livre, ce Traité des Plaisirs et des Jours, qu'il vient de publier, marque une si extrême diversité de talents que l'on peut être embarrassé d'avoir à les noter tous à la fois chez un aussi jeune écrivain. Il le faut cependant. Il faut même avouer que ces dons si variés ne se contrarient point, mais, au contraire, forment un assemblage heureux, brillant et facile. »

 

André Gide (Journal, la Pléiade, page 693. On est en 1921) :

« Nous n'avons, ce soir encore, guère parlé que d'uranisme ; il dit se reprocher cette « indécision » qui l'a fait, pour nourrir la partie hétérosexuelle de son livre, transposer « à l'ombre des jeunes filles » tout ce que ses souvenirs homosexuels lui proposaient de gracieux, de tendre et de charmant, de sorte qu'il ne lui reste plus pour Sodome que du grotesque et de l'abject. Mais il se montre très affecté lorsque je lui dis qu'il semble avoir voulu stigmatiser l'uranisme ; il proteste ; et je comprends enfin que ce que nous trouvons ignoble, objet de rire ou de dégoût, ne lui paraît pas, à lui, si repoussant. »

 

François Mauriac (Cité par Jean-Yves Tadié, Proust, Dossiers Belfond page 168) :

"Dieu est terriblement absent de l'œuvre de Marcel Proust ... Du seul point de vue littéraire, c'est la faiblesse de cette œuvre et sa limite; la conscience humaine en est absente."

 

Salvador Dali (Journal d'un génie, novembre 1952) :

"J'ai la certitude que mes qualités d'analyste et de psychologue sont supérieures à celles de Marcel Proust.

J'aime dire que Marcel Proust, avec son introspection masochiste et sa décortication anale et sadique de la société, a réussi à composer une espèce de prodigieuse bisque d'écrevisses, impressionniste, super-sensible, et quasi-musicale. Il n'y manque que les écrevisses dont on peut dire qu'elles n'y sont que par essence."

 

Jean-Paul Sartre :

« Nous ne croyons plus à la psychologie intellectualiste de Proust, et nous la tenons pour néfaste”.

 

Albert Camus :

“Proust n’a pas consenti à ce que les vacances heureuses soient à jamais perdues. Il a pris sur lui de les recréer à nouveau et de montrer, contre la mort, que le passé se retrouvait au bout du temps dans un présent impérissable, plus vrai et plus riche encore qu’à l’origine.”

 

Marguerite Yourcenar :

« Parmi les grands écrivains du début du siècle, je crois que je retiendrai surtout Marcel Proust. J’aime chez lui la grande construction thématique, la perception exquise du passage du temps et du changement qu’il produit dans les personnalités humaines, et une sensibilité qui ne ressemble à aucune autre. J’ai relu Proust sept ou huit fois. »

 

« Vous dirai-je que je suis de ces amateurs qui, reprenant Proust presque chaque année, rouvrent volontiers l’ouvrage au début Du côté de Guermantes pour lire ensuite d’un trait jusqu’au bout ? A coup sûr, Swann est bien beau, mais d’une beauté encore pénétrée de la langueur d’une époque heureuse, et plus j’avance dans l’œuvre, plus j’ai l’impression de me rapprocher du plus profond Proust, jusqu’à ce que j’arrive enfin dans les dernières pages du Temps Retrouvé à l’éternelle poésie de l’extraordinaire Danse des morts. »

 

Dominique FernandezL’art de raconter » : il évoque Les Thibault de Roger Martin du Gard) :

« Cette grande œuvre se dresse, seule, en face de celle de Proust, et non seulement en face, mais contre celle de Proust. Martin du Gard est la seule voix qui réponde à la voix de Proust, et qui non seulement apporte une réponse importante et capable de faire le poids, mais aussi, mais surtout, une réponse négative à l’appel du proustisme, une dénégation de la problématique même de l’art, telle que Proust l’a imposée, pendant des générations, à l’Europe ».

 

Philippe Sollers (rapporté par Antoine Compagnon, séminaire N°5, 24 janvier 2007) :

« Proust fait partie de moi, de ma circulation, mais j'ai mis des années à le connaître.

Nous menions à Tel Quel un combat très précis. Il s'agissait de réfléchir à comment le faire revenir de façon gênante pour les avant-garde faussement érudites qui oubliaient Proust. C'est ainsi parfois, il faut marcher en claudiquant ni trop à droite, ni trop à gauche.

Le seul qui me parlait de Proust, c'était Mauriac. Lui ne me parlait que de Proust. Il me disait: «Le soleil s'est levé, c'était Proust». C'était le seul à cette époque. On allait dîner ensemble.

Céline a tout de suite compris que c'était son adversaire principal.

Proust était méconnu par la NRF. Proust avait été accueilli par Jacques Rivière, mais Paulhan ne parle jamais de lui. C'était l'époque des surréalistes. Ce qu'il apporte d'essentiel va donc être oblitéré pendant de longues années. »